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Trump signe un dangereux chèque en blanc au Pentagone

NEW YORK – Le moins que l’on puisse dire, c’est que la décision du département américain de la Défense consistant à larguer une bombe à effet de souffle d’artillerie lourde (MOAB) de 11 tonnes au-dessus d’une lointaine position tenue par l’États islamique en Afghanistan ne renvoie pas l’image d’une politique antiterroriste cohérente. Comme l’ont souligné de nombreux observateurs, il y a là une nouvelle illustration de la démarche trumpienne consistant à faire primer la tactique sur la stratégie – une méthode politique observée il y a une semaine en Syrie, et susceptible de provoquer une catastrophe si elle était employée par exemple dans la péninsule coréenne.

Pour être plus précis, ce lâcher de bombe sur l’Afghanistan témoigne d’une démarche consistant à laisser les moyens militaires déterminer les fins politiques. Plutôt que d’identifier une menace urgente pour la sécurité nationale, et d’étudier les options permettant de contrer cette menace, le haut commandement militaire américain semble avoir fouillé l’arsenal inexploité des États-Unis, être tombé par hasard sur la MOAB, et avoir décidé d’un lieu sur lequel exposer la puissance américaine aux yeux du plus grand nombre.

Naturellement, il lui a fallu décider d’une cible relativement peu peuplée de civils, sans pour autant que cette cible représente une menace sérieuse pour la sécurité nationale, ni qu’elle constitue une place forte de l’ennemi en Afghanistan. L’unique justification du largage d’une MOAB au-dessus des montagnes afghanes a consisté à affirmer qu’après huit années d’une prétendue faiblesse de la part de Barack Obama, l’usage de la plus puissante des bombes non nucléaires américaines permettrait de « rétablir la dissuasion ». Peu importe qu’un réseau d’extrémistes mondial aussi décentralisé soit peu susceptible de se laisser dissuader par quelques fortes détonations au-dessus de lointaines terres désertiques.

Le département de la Défense est la seule entité bureaucratique de sécurité nationale à avoir été épargnée par les sautes d’humeur du président américain Donald Trump. Mais bien que l’armée ait évidemment un rôle crucial à jouer dans la lutte contre la violence extrémiste, l’administration Trump a tort de donner carte blanche au Pentagone.

Cette approche est dangereuse pour deux raisons. Premièrement, les responsables du Pentagone sont professionnellement subjectifs quand il est question de menaces pour la sécurité nationale. Ils ont tendance à surestimer l’efficacité de la force militaire dans l’élimination de ces menaces, sous-estimant par ailleurs le rôle de la diplomatie, du renseignement et des forces de police.

La deuxième raison n’est autre que Trump lui-même. Interrogé sur sa décision de faire usage d’une MOAB, le président américain a contourné la question. « Chacun sait précisément ce qu’il s’est passé, » a-t-il affirmé. « Mon travail consiste à autoriser les interventions de mon armée. Nous possédons la plus formidable armée au monde, et elle a accompli sa mission comme elle a l’habitude de le faire. C’est pourquoi nous leur avons fourni une autorisation pleine et entière. »

Une telle autorisation, véritable chèque en blanc de la part d’un chef des armées mis à l’épreuve sur le plan géopolitique, signifie que le Pentagone opère désormais non seulement sans aucune supervision, mais également en toute impunité. À l’évidence, le fait de déléguer intégralement la politique de sécurité nationale à une agence dopée à l’adrénaline, et non contrainte de répondre de ses actes dans l’usage de la force, ne peut que mal finir.

Pour comprendre l’ampleur des risques, il suffit de songer à la réaction de l’ancien vice-président américain Dick Cheney et de l’ancien secrétaire de la Défense Donald Rumsfeld face aux attentats terroristes du 11 septembre 2001. Déterminés à répondre aux attaques d’Al-Qaïda par une démonstration de force militaire, tous deux avaient cherché un champ de bataille où faire l’étalage de cette puissance.

Les villes au sein desquelles les terroristes du 11 septembre s’étaient préparés et organisés – Hambourg par exemple – étaient pour le moins inadaptées à une démonstration de « choc et stupeur » via l’emploi de la puissance militaire américaine. Les États-Unis ont donc pris pour cible l’Irak, que Cheney avait de manière absurde décrit comme la « base stratégique de terroristes à l’origine d’attentats perpétrés depuis de nombreuses années, et notamment responsables du 11 septembre ». Peu lui importait que Saddam Hussein n’ait nullement été impliqué dans les attentats du 11 septembre, ni que le renversement d’un dictateur arabe laïque n’ait aucune chance de stopper des extrémistes religieux sans appartenance étatique.

Le poids décisif de l’invasion de l’Irak dans la montée en puissance de l’EI, ainsi que dans l’effondrement actuel de l’ordre mondial libéral, aurait dû alerter les responsables politiques prêts à déléguer la question de la sécurité nationale américaine à des décideurs non contraints de rendre des comptes. Apparemment, cela n’a pas été le cas.

En effet, pas même Obama n’est parvenu à éviter le piège consistant à laisser le pouvoir militaire américain déterminer les finalités de politique étrangère. Jeffrey Goldberg, du journal The Atlantic, a dans l’ensemble raison d’affirmer que Trump a jeté aux quatre vents la prudence d’Obama. Pour autant, en recourant si intensément aux drones en tant qu’outils de lutte contre le terrorisme, Obama a fourni à Trump une forme de précédent à l’usage d’une MOAB.

Bien entendu, Obama avait de bonne raisons de recourir aux drones. À la différence de troupes de terrain contraintes de prendre des décisions rapides sous le feu ennemi, les opérateurs de drones sont moins exposés à cette peur et à cette fureur qui créent les champs de bataille et engendrent des massacres de civils. Mais Obama a également utilisé des drones au seul motif qu’il les avait à disposition. Dans une mesure certes impossible à déterminer, l’existence même de ces armes semble avoir pesé dans la décision d’y recourir.

Dans la mesure où les drones éliminent quasiment le risque de pertes américaines, ils peuvent être utilisés contre des cibles qui ne représentent pas nécessairement une menace directe ou sérieuse pour la sécurité nationale des États-Unis. C’est exactement ce qui s’est produit sous l’ère Obama : nous avons laissé la manière dont l’Amérique combat déterminer les lieux auxquelles et les raisons pour lesquelles elle combat. Dès lors que l’aspect pratique des drones conduisait au fiasco de la mission, l’administration Obama n’hésitait pas à autoriser des missions d’assassinat pur et simple, dans des régions du monde où les menaces directes pour les intérêts de l’Amérique étaient pourtant négligeables.

Ceci vaut également pour le largage d’une MOAB sur quelques dizaines de combattants fanatiques mais relativement insignifiants, cachés dans les galeries souterraines des montagnes du Spin Ghar. Si l’objectif consistait à envoyer le message « L’Amérique est de retour », on peut se demander qui a précisément reçu ce message, et quelles sera la réaction des intéressés.

Parmi les intéressés figurent notamment les médias américains. Comme la tristement illustré l’élection présidentielle de 2016, les fonctions de « libre presse » en Amérique opèrent moins en tant que garde-fou du pouvoir politique qu’en tant que courroie de transmission d’une absence de scrupules et d’une démarche de diversion. Dès l’instant où était larguée la MOAB, la presse américaine a parfaitement joué ce rôle, en assurant une couverture médiatique des plus sensationnalistes.

Les chaînes d’informations du câble notamment – même celles au soi-disant « penchant libéral » – ne peuvent s’empêcher de relayer les inepties, les colères et les fabrications absurdes du président américain. Mais lorsque les facéties de Trump n’intéresseront plus autant les médias, l’administration devra trouver de nouveaux moyens de détourer notre attention des scandales actuels et passés qui le caractérisent. Malheureusement, le pouvoir militaire américain semble prêt et déterminé à jouer ce rôle.

Espérons que la prochaine frappe militaire américaine – que ce soit en Corée du Nord ou dans le golfe Persique – ne déclenchera pas une urgence réelle pour la sécurité nationale. Car malheureusement, si cela se produit, l’appareil de sécurité nationale en sous-effectif, sur-militarisé, et politiquement intouchable de Donald Trump sera tout sauf préparé à faire face au défi.

Traduit de l’anglais par Martin Morel