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Totalitarisme 2.0

MOSCOU - Dans son ouvrage de 1970 Exit, Voice, and Loyalty, Albert Hirschman a examiné les trois options dont dispose les citoyens pour exprimer leur mécontentement par rapport aux organisations, aux sociétés et aux États : ils peuvent partir, exiger le changement, ou l'admettre. Au cours des 45 années écoulées depuis la publication de son livre, le cadre théorique de Hirschman s'est utilement appliqué à un très large éventail de contextes. De même, son utilisation pour comprendre la politique russe actuelle ouvre d'importantes perspectives.

En 2011-2012, de nombreux citoyens russes, la plupart instruits et relativement riches, sont descendus dans les rues pour exiger une démocratie authentique, en espérant ainsi utiliser leur « voix » pour changer le système de l'intérieur. Mais Vladimir Poutine, qui a reçu un mandat électoral énorme pour revenir à la présidence pour un troisième mandat, ne l'a pas entendu de cette oreille : au lieu de cela, il a intensifié la répression.

Ainsi quand Poutine a envahi et annexé la Crimée l'année dernière, il n'est resté que deux choix possibles pour les dissidents déclarés ou latents : « la sortie » (en émigrant ou en se retirant dans la vie privée) ou exprimer leur « loyauté » (par des témoignages actifs ou passifs d'acquiescement). Alors que la cote de popularité de Poutine dépasse régulièrement 80%, il semble que la plupart des Russes ont choisi cette dernière option.

Mais tout comme en Union soviétique, cette majorité « loyale » comprend une part importante de cyniques (sans parler des personnes qui préfèrent se retirer de la vie publique), qui se contentent de débattre de politique à la fin des repas ou dans des clubs de discussion. Pendant ce temps, certains experts économiques et politiques créent des communautés informelles visant à élaborer des feuilles de route pour des réformes possibles, au cas où le régime actuel s'effondrerait.