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Ceux qui fuient leur propre liberté

LONDRES – L’une des évolutions les plus effrayantes de la montée en puissance de l’État islamique réside dans le nombre ahurissant de citoyens occidentaux qui rejoignent les rangs du groupe, pour devenir kamikaze ou bourreau d’otages. Comment expliquer que plusieurs centaines de musulmans, en grande partie instruits et issus de la classe moyenne, quittent le confort des démocraties occidentales pour se joindre à un mouvement d’une violence aussi barbare ? Comment expliquer qu’un certain nombre de jeunes soient aussi réceptifs au message de l’islamisme ?

Tandis qu’il assistait à l’avènement du nazisme dans les années 1930, Sigmund Freud s’intéressa au dangereux pouvoir d’attraction des dirigeants politiques autoritaires, et à cet épanouissant sentiment d’autoglorification ressenti par leurs partisans dès l’instant où ces derniers soumettent leur individualité à une idéologie ou à un groupe. Pour ces fidèles, la liberté constituerait semble-t-il une condition humaine pesante sur le plan psychologique. Comme l’a fait valoir l’un des disciples de Freud, Erich Fromm, le besoin d’échapper aux contraintes que représente le libre arbitre – lequel exige de l’individu qu’il se conforme à des croyances rigides et autres règles d’obédience – se révélerait particulièrement présent chez ceux dont le sens de l’identité autonome ou dont la capacité à raisonner de manière indépendante ne seraient pas pleinement développés.

Or, ces démocraties contemporaines que refusent les djihadistes occidentaux offrent à l’individu un degré de liberté sans précédent. Difficile d’imaginer une autre forme de communauté politique qui exigerait de ses membres une allégeance aussi minime, promouvrait aussi peu de normes communes, et ferait respecter des règles comportementales aussi effacées. Dans presque tous les aspects de notre existence – morale, mœurs, sexualité, structure familiale, carrière, et croyance religieuse – nous autres Occidentaux sommes globalement libres de faire ce qu’il nous plaît.

Il y a là a priori un état de fait des plus plaisants, propice à une culture de la belle vie. Seulement voilà, depuis plusieurs décennies, les démocraties occidentales connaissent une crise identitaire marquée, qui se manifeste par un refus d’exprimer un cadre de principes éthiques, ou de projeter les valeurs démocratiques sur la scène internationale.