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La Russie met le cap à l’Est

DENVER – La stratégie américaine de « pivot » vers l’Asie, processus à la définition si délicate qu’il a désormais été rebaptisé « rééquilibrage » afin d’éviter toute interprétation mal avisée de la part de l’Europe, ne semble plus désormais l’apanage des États-Unis. La Russie renoue en effet avec ses propres intérêts dans la région. Bien que cette démarche russe de « pivot » vers l’Asie ne soit pas une nouveauté, elle semble, à l’heure d’un gel glacial dans les relations entretenues par la Russie avec les États-Unis et l’Europe, revêtir aujourd’hui une véritable nécessité.

Le président russe Vladimir Poutine s’intéresse depuis fort longtemps à cette logique consistant à unir l’immense potentiel de matières premières et d’énergies que représente la Sibérie à ces économies certes dynamiques mais avides de ressources énergétiques qui constituent l’Asie de l’Est. Pour la Russie, les pays asiatiques – et particulièrement la Chine – semblent constituer autant de composantes nécessaires à cette relation. Personne en Asie de l’Est n’entend faire le procès de Poutine, à la manière de l’ancien président américain Georges W. Bush, ni même se soucier outre mesure de la nature du personnage. « Business is business, » nous a en effet enseigné Deng Xiaoping.

La conclusion d’un accord gazier entre la Russie et la Chine, à nouveau d’actualité après de multiples avancées et reculades, constitue à cet égard un point intéressant. À l’ouest, l’approvisionnement gazier russe se négocie sur fonds de relations politiques au sens large – la dépendance énergétique à l’égard de la Russie étant susceptible de conférer au Kremlin un levier d’intimidation sur l’Europe. Les relations Russie-Europe en matière de gaz sont en effet débattues depuis plus de 30 ans au sein des cercles de politique étrangère et de sécurité occidentaux. Or, pour ce qui est de la Chine, les seules problématiques importantes semblent concerner les quantités, les tarifs, ou encore la proximité des pipelines vis-à-vis des centres industriels et consommateurs chinois.

Étant donné les tensions relationnelles entre le Kremlin et l’Occident, exacerbées par l’épisode ukrainien (qui entre désormais dans une nouvelle phase dans le cadre des élections présidentielles), la réorientation de la Russie vers l’Asie de l’Est constitue une démarche si évidente et inévitable que l’on en vient à se demander pourquoi elle ne s’est pas opérée plus tôt. La Chine n’est pas connue pour interroger ses partenaires d’affaires sur des questions de politique et de droits de l’homme, des questions que les Russes, de leur côté, n’aiment pas particulièrement qu’on leur pose. Une configuration parfaite.