Thursday, October 23, 2014
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Le Nouvel ordre mondial des économistes

La plupart des économistes académiques s’appuient sur les concepts énoncés au début du vingtième siècle par l’économiste britannique Alfred Marshall, qui disait que « la nature ne fait pas de bond ». Nous nous trouvons pourtant, nous les économistes, de plus en plus perturbés par l’incapacité apparente des outils marshalliens que nous avons développés à expliquer le monde.

L’angle principal de ces outils est d’exiger de faire confiance aux marchés pour résoudre les problèmes que nous créons et de ne pas s’attendre à ce que de petits (et même de gros) changements aient des effets importants. L’avancée technologique qui permettra d’augmenter les salaires des populations éduquées et formées incitera d’autres couches de la population à se former et s’éduquer, restaurant ainsi l’équilibre de sorte que l’inégalité ne soit pas trop importante.

Ainsi, un pays où la productivité du travail est faible deviendra un lieu attrayant pour l’investissement étranger direct et l’augmentation qui en résultera dans le rapport capital-travail relèvera la productivité. Où que l’on regarde, quand on utilise les outils marshalliens, on voit les équilibres économiques remettre les choses en place et revenir à la normale en compensant et atténuant les effets des chocs et des perturbations.

Les principes économiques de M. Marshall ont connu leurs jours de gloire et ont aidé les économistes à comprendre le monde. Pourtant, il est clair que le progrès et la compréhension nécessiteront quelque chose de nouveau, une théorie économique de cercles vertueux, de seuils, d’effets papillon, où les petits changements ont de très importants effets.

Peut-être est-ce déjà le cas. Selon les normes des siècles passés, nous vivons dans un monde de richesses incroyables. Dans deux générations, l’alphabétisation des hommes sera quasi universelle.

Il y a trois cents ans, cependant, les progrès technologiques existaient déjà : depuis l’horloge mécanique et le moulin à aube en passant par le canon et la caravelle, jusqu’aux variétés de riz pouvant être récoltées trois fois par an à Guangzhou et la race de moutons Mérinos pouvant être élevée sur les collines d’Espagne. Ces innovations n’ont cependant servi qu’à accroître la population, sans élever les niveaux de vie moyens.

Aujourd’hui, si nous divisons en part égale ce que nous produisons à l’échelle mondiale, notre niveau de vie serait-il dix fois plus élevé que celui de nos ancêtres de l’ère pré-industrielle ? Vingt fois plus élevé ? Cent fois plus élevé ? Cette question a-t-elle un sens ?

David Landes aime à raconter l’histoire de Nathan Meyer Rothschild, l’homme le plus riche du monde de la première moitié du dix-neuvième siècle, qui mourut à la cinquantaine d’un abcès infecté. Qu’on lui donne le choix aujourd’hui entre une vie telle qu’il la mena comme prince de la finance européenne et une vie de nos jours, placée plutôt bas dans la pyramide de distribution des revenus mais assortie de trente années de vie supplémentaires afin qu’il connaissent ses arrières-petits-enfants, que choisirait-il ?

Nous vivons sans aucun doute dans un monde extraordinairement inégal. Il existe des familles aujourd’hui près de Xian, au cœur de ce qui fut autrefois l’empire de la dynastie Tang, qui ne possèdent plus que des fermes avec deux acres de blé coulant et une seule chèvre. Il existe d’autres familles à travers le monde qui pourraient acheter une de ces fermes avec le salaire d’une journée de travail.

La théorie de M. Marshall, l’économie de l’équilibre de la statique comparative, de mouvements des courbes de l’offre et de la demande, et des réponses accommodantes, ne sert quasiment plus à rien pour rendre compte de ces phénomènes. Pourquoi les standards de niveaux de vie du monde entier ont-ils stagnés si longtemps ? Pourquoi le taux de croissance a-t-il connu une accélération si incroyablement rapide sur une si courte période ? Où est l’économie de l’invention, de l’innovation, de l’adaptation et de la diffusion ? Pas dans les théories de M. Marshall. Et pourquoi le monde d’aujourd’hui est-il si inégalitaire qu’il est difficile de trouver une mesure de la distribution globale qui ne montre aucune divergence, du moins jusque dans les années 1980 ?

Des générations sont passées depuis que les économistes Robert Solow et Moïse Abramovitz ont démontré que les outils de M. Marshall sont de peu d’aide pour comprendre la croissance économique moderne. Les véritables sources de croissance ne se trouvent pas dans l’offre et la demande et l’allocation de maigres ressources à des usages autres, mais dans le changement technologique et organisationnel sur lequel les économistes n’ont que peu de choses à dire.

Les historiens de l’économie tels que Ken Pomeranz montrent à juste titre qu’avant la révolution industrielle, les différences de niveaux de vie moyens parmi les hautes civilisations de l’Eurasie étaient relativement faibles. Un paysan de la vallée du Yang Tsé de la fin du dix-septième siècle connaissant un style de vie différent de celui de son contemporain paysan dans la vallée de la Tamise, sans pour autant qu’il soit clairement meilleur ou pire.

Ce n’était plus le cas deux siècles plus tard : à la fin du dix-neuvième siècle, les niveaux de vie moyens en Grande-Bretagne et dans d’autres pays où la révolution industrielle s’était répandue étaient, pour la première fois dans l’histoire écrite de l’humanité, à des années lumières au-dessus de tous les points de repère néomalthusiens de subsistance. Les premiers succès économiques de l’ère industrielle se sont produits malgré la perte d’une grande part de revenu national dépensé pour entretenir une aristocratie décadente, corrompue et débauchée. Ils se sont produits malgré la multiplication par trois de la population, ce qui accrut extraordinairement la pression malthusienne sur l’économie sous-jacente de la base des ressources naturelles et malgré la mobilisation d’une proportion inégalée de revenu national pour une guerre intensive de près d’un siècle contre la France, une puissance trois fois plus peuplée que la Grande-Bretagne.

Comment tous ces succès se sont-ils produits exactement ? Quelles furent les petites différences qui finirent par avoir tant d’importance ?

Les économistes commencent seulement maintenant à comprendre que les questions les plus intéressantes qu’ils doivent étudier ont toujours été hors de portée des outils de M. Marshall. Il est clair que pour réussir et progresser, l’économie sera très différente dans une génération de ce qu’elle est aujourd’hui.

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