Sunday, April 20, 2014
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Le nouveau problème allemand

Alors que l'Allemagne se prépare à élire son prochain chancelier, les deux principaux candidats, Gerhard Schroeder et Edmund Stoiber, s'accordent sur un point : il faut réduire le chômage. Ces vingt dernières années, le taux de chômage élevé a transformé l'Europe en général et l'Allemagne en particulier en une bombe à retardement sociologique. Que ferons les chômeurs (et particulièrement les chômeurs de longue durée qui n'ont qu'un vague souvenir de l'intégration dans le monde du travail) de leur personne et de leur temps ? Qu'adviendra-t-il de la confiance dans les gouvernements qui ne peuvent résoudre ce problème ?

Il est facile d'oublier qu'il y a cinquante ans à peine l'Europe représentait le continent le plus violent. Les Européens avaient passé les quarante années précédentes à se massacrer les uns les autres sur une échelle jamais égalée dans l'histoire de l'humanité. Sur cette toile de fond, l'Europe de l'ouest de l'après-1950 fut remarquablement pacifique et stable, même si l'on prend en compte la chute de la IVè République en France et les transitions démocratiques du Portugal, de l'Espagne et de la Grèce.

La transformation la plus remarquable de toutes est celle de la République fédérale d'Allemagne. Quiconque connaît l'histoire de l'Allemagne depuis 1800 reste surpris de l'enthousiasme avec lequel cette nation, qui s'est relevée de son écrasement complet en 1945, a adopté ce que de nombreuses générations passées auraient appelé des modèles économiques et politiques franco-anglais inappropriés. Sans la paix et la stabilité que cela apporta à l'Allemagne, la plus grande communauté linguistique à l'ouest de la Russie, il est difficile d'imaginer la paix et la stabilité actuelle de l'Europe comme un tout.

L'Allemagne doit sa transformation en partie à un ensemble de trois facteurs : un retard de potentialités technologiques inexploitées pour alimenter une croissance rapide des revenus, un quasi plein emploi, un gouvernement qui partagea les bénéfices de la croissance en grande partie grâce à des programmes publics (plutôt que de servir certains intérêts ou une certaine classe comme pouvoir de concentration des richesses ou du pouvoir). D'autres facteurs (le souvenir de la catastrophe nazie, l'exemple de la vie à l'est du Rideau de fer, la menace potentielle posée par le stalinisme et ses héritiers) ont aussi évidemment joué un rôle important. Mais le fait que le système ait fonctionné pour presque tout le monde représente le pilier final de cette cathédrale.

Au grand soulagement de tous, la démocratie politique et les économies de marché mixtes se sont montrées très résistantes contre les chocs pétroliers des années 1970. Les revenus ont stagné, mais l'ordre institutionnel s'est maintenu. Il a également surmonté l'émergence et la persistance du chômage élevé qui s'ensuivit. À l'intérieur de la République fédérale, où le chômage a stagné aux niveaux records atteints au début des années 1980, l'incapacité à résoudre ce problème fut compensé par d'autres réussites. Le début des années 1990 fut le témoin de la réunification de l'Allemagne et de l'élimination des risques même modérés d'inflation. La fin des années 1990 apporta une intégration européenne plus forte, atteignant son apogée avec l'union monétaire européenne.

En bref, par le passé, le manque de progrès dans la réduction du chômage s'excusait : l'Europe se trouvait face à des problèmes et des possibilités plus pressants. Quels problèmes ou possibilités intéressantes plus urgents reste-t-il aujourd'hui ? L'inflation ne menace plus du tout l'épargne de personne. L'Allemagne est unifiée. L'union monétaire est réalisée. Quel qu'il soit, le prochain chef de gouvernement allemand devra s'attaquer au chômage, autant pour le bien des populations les plus vulnérables économiquement que pour maintenir la confiance du public dans le système actuel.

Malheureusement, quel que soit le vainqueur, Schroeder ou Stoiber, il sera impuissant à résoudre le problème à court terme. La Commission pour l'emploi allemande a appelé à des réformes du marché du travail et des prestations sociales considérables, mais il sera très difficile à tout gouvernement de les mettre en place. Sans augmentation de la demande du secteur privé, la suppression des restrictions provenant de l'offre qui alimentèrent un chômage « classique » élevé se transformera simplement en chômage « keynésien » élevé à l'avenir.

L'intégration européenne devait régler cette question en créant des décennies de croissance économique rapide grâce aux entreprises qui ainsi pouvaient réaliser des économies d'échelle à la taille d'un continent. Alors où se trouve cette croissance attisée par la demande ? La Banque centrale européenne (BCE) semble plus s'intéresser au maintien de taux d'intérêts suffisamment élevés pour forcer les entreprises non solvables à la faillite plutôt qu'à promouvoir la baisse du chômage.

Avec le ralentissement de la demande du secteur privé, la Commission pour l'emploi souhaite que le gouvernement serve d'employeur de la dernière chance. Mais le Traité de Maastricht pour la stabilité et la croissance limite les déficits fiscaux à 3 % du PIB, un plafond que l'Allemagne a déjà atteint. À moins que le prochain gouvernement ose outrepasser le traité avec désinvolture, sa seule alternative sera d'augmenter les impôts, ce qui ne ferait que prolonger le ralentissement même de la demande du secteur privé à l'origine du fort taux de chômage.

Sans le pacte de stabilité et de croissance, un programme keynésien de dépenses pourrait créer la demande nécessaire à la réduction du chômage. Le problème pourrait ainsi être résolu une fois pour toutes si la BCE était prête à prendre le risque du pari suivant avec les gouvernements : la libération des marchés de la consommation et une plus grande flexibilité des marchés de l'emploi en échange d'une réduction des taux d'intérêts pour permettre un accroissement des dépenses pour réaliser la promesse du quasi plein emploi. Mais la BCE et le pacte de stabilité et de croissance étant ce qu'ils sont, les deux partis allemands restent ce qu'ils sont : des sculpteurs qui ont promis la réalisation d'une statue de marbre en une nuit alors qu'ils ont perdu leur burin.

Il y a peut-être peu de raison de s'inquiéter dans l'immédiat. La bombe sociologique à retardement continue son tic-tac. Comme le disait Adam Smith, une nation se bâtit sur bien des ruines. Tandis que l'ordre institutionnel de l'Europe de l'ouest de l'après-guerre a fonctionné miraculeusement bien en termes historiques, les électeurs ont des vues plus étroites et s'attachent à des questions plus personnelles. Ils sont plus susceptibles de juger un parti, un régime ou un ordre institutionnel en demandant ce qui a été réalisé pour leur bien personnel. Ayant réalisé la réunification et l'intégration européenne, les futurs gouvernements allemands sont de plus ne plus susceptibles d'être obligés de répondre : pas grand chose.

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