Tuesday, October 21, 2014
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Leçons de l’après-Kaczyński

La défaite du parti Droit et Justice (PiS) des jumeaux Kaczyński en Pologne a entraîné des soupirs de soulagement dans toute l’Europe. Mais alors que le nouveau gouvernement de Donald Tusk entre en fonction, il est essentiel que nous retenions les leçons de cette défaite.

Certains gouvernements gâchent les périodes de prospérité économique en repoussant les réformes nécessaires à garantir un avenir prospère. Le gouvernement à majorité PiS, élu en 2005, a h_3érité d’une économie à croissance rapide mais n’a rien fait pour renforcer cet héritage. Il a au contraire choisi de bloquer les privatisations, tandis que les réformes fiscales et les déréglementations restaient lettres mortes.

À vrai dire, le gouvernement Kaczyński s’est lancé dans un programme de contre-réformes. La séparation des pouvoirs (un appareil judiciaire et une banque centrale indépendants) a été oubliée au profit d’un État « fort ». Le PiS a mis les médias au pas, la fonction de procureur général a été politisée, et avec l’aide des médias, a été transformée en un outil de propagande du parti avec pour objectif de prouver que la Pologne était la proie de forces cachées maléfiques, connues sous le terme układ , qui dupaient les Polonais et les maintenaient dans la pauvreté.

Quiconque tentait de s’opposer à ce scénario ou de critiquer les méthodes du PiS, et en particulier celles de son chef, Jarosław Kaczyński, était rapidement catalogué comme appartenant aux układ . Personne n’a été épargné. Lech Wałęsa et Władysław Bartoszewski, le Mandela polonais, ont en particulier été attaqués sans pitié.

Contrairement à la notion communément admise, la victoire du PiS en 2005 n’avait rien à voir avec une « fatigue des réformes », puisque que peu de réformes ont été appliqu_ées entre 2000 et 2005 ((à l’exception d’une tentative ambitieuse, mais inachevée, de consolidation fiscale). Cette explication ne tient pas non plus la route ailleurs. En Slovaquie, le dirigeant réformiste Mikuláš Dzurinda a remporté les élections en 1998 après avoir mis en œuvre un rigoureux programme de stabilisation, et aurait pu rester au pouvoir après les élections de 2006 sans les dissensions au sein de sa coalition. En République tchèque, un gouvernement réformiste a été élu en 2006, et en Hongrie, les divisions politiques, plus qu’une fatigue des réformes, dominent les campagnes électorales.

Bien sûr, il n’est jamais aisé pour les réformistes de gagner les élections. Au contraire, les réformes ne sont généralement entreprises que lorsque les signes d’une crise imminente sont tellement évidents qu’il est impossible de les ignorer, ou alors une fois qu’une crise a « éduqué » les électeurs. (Si toutefois la crise suit les réformes, des politiciens populistes peuvent l’emporter en blâmant les réformes au lieu de leur nature inachevée, comme en Argentine).

Les réformistes peuvent remporter des élections s’ils parviennent à battre les populistes sur le terrain de la communication. Il est souvent plus facile de vendre de mauvaises politiques que les bonnes.

En Pologne en 2005, le principal enjeu était celui de la corruption. Le PiS a sauté dans le train en marche de la lutte anti-corruption et a renforcé son attrait en lui associant le spectre des forces de l’ombre qui pervertissaient soi-disant la société et la démocratie polonaises. Sans cela, il est très probable que le résultat des élections ait été tout autre.

Il est toujours risqué de critiquer les campagnes contre la corruption, parce que le sens des mots peut être détourné pour faire croire à l’indifférence. Il me faut donc d’abord présenter mes références dans ce domaine : en qualité de vice-Premier ministre, j’ai été, en 1999, le premier politicien polonais à demander un audit à la Banque mondiale sur la corruption en Pologne et les moyens de l’éradiquer. Dans le cours de mes fonctions publiques, j’ai souligné l’importance de l’abrogation des réglementations discrétionnaires – la principale cause à la fois de l’inefficacité et de la corruption. Mais nous ne devons pas nous leurrer sur ce qui peut se passer lorsque les démagogues détournent le propos de la lutte anti-corruption.

Il est intéressant de noter que tous les indices disponibles de la corruption réelle montraient un déclin amorcé avant l’élection des frères Kaczyński. Par exemple, l’indice de la fréquence des pots-de-vin versés, calculé par la Banque mondiale et la BERD, était de 2,7 en 1999 et de 2,03 en 2005 (la valeur de 1 étant le minimum). La « taxe de corruption » (le pourcentage des pots-de-vin dans les ventes) est passée de 1,22 pour cent en 2002 à 0,7 pour cent en 2005.

En Pologne, l’écart entre les taux de corruption perçus et les taux réels est aujourd’hui très important. La corruption est perçue comme étant pire qu’en Slovaquie, qu’en République tchèque, qu’en Hongrie et qu’en Grèce, alors qu’en réalité, elle est moindre – ou égale. Par exemple, le pourcentage de personnes ayant admis avoir versé des pots-de-vin en 2006 était de 5 pour cent en Pologne et de 17 pour cent en République tchèque et en Grèce. En 2005, cet indice était de 2,03 en Pologne, 2,22 en Slovaquie, 2,09 en République tchèque, et 2,37 en Grèce. En 2005, la taxe de corruption était de 0,7 pour cent en Pologne, de 0,93 pour cent en Slovaquie et de 0,63 pour cent en Hongrie.

Il est évident que les Polonais ne doivent pas pour autant s’accommoder des taux de corruption actuels. Il faut au contraire que la lutte contre ce fléau ait pour objectif d’en éliminer les causes profondes : l’ampleur des mesures discrétionnaires dans le secteur public et la mise sous tutelle des forces du marché. Cette voie est la seule à promettre à la fois moins de corruption et plus de croissance économique. Combattre la corruption en renforçant l’arsenal juridique, tout en laissant intact un secteur public surdimensionné et discrétionnaire, ne conduira qu’à la paralysie des fonctionnaires, au report de décisions importantes et à faire le jeu de démagogues cyniques et de politiciens fanatiques.

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