Friday, October 24, 2014
0

La Russie et l'Ouest après l'Irak

L'invasion de l'Irak menée par les Etats-Unis a remis en question l'efficacité du système international actuel. Alors que les Etats-Unis ne parviendront probablement pas à atteindre tous leurs objectifs en Irak, la guerre a manifestement confirmé et renforcé leur suprématie mondiale. Comment doit réagir la Russie ? Où sont ses intérêts et quel type de politique ses dirigeants doivent-ils observer ? Plus précisément, comment la Russie doit-elle se positionner vis-à-vis de la rivalité naissante entre l'Europe et les Etats-Unis ?

La crise irakienne a mis à jour de profondes différences entre les Etats-Unis et l'Europe de l'Ouest en matière de culture politique, d'éthique, d'approches sur la politique internationale et de rôle de la force militaire. Ces différences ne suffiront pas à rompre l'alliance transatlantique fondamentale basée sur des valeurs et des intérêts communs, mais elles intensifieront nécessairement la concurrence, notamment la concurrence pour la Russie.

La guerre en Irak a également révélé l'état critique des politiques de défense et extérieures de l'Union Européenne. Les tentatives visant à unifier l'Europe ont de toute évidence échoué. A la lumière de différences encore plus marquées résultant de l'agrandissement de l'Europe, ces politiques sont vouées à l'échec. De plus, alors que la confrontation avec les Etats-Unis s'intensifie, Washington agira probablement pour prévenir toute tendance à l'unification de la politique extérieure et de défense de l'UE. En l'absence d'une telle politique commune, l'UE et ses principaux membres resteront dans la deuxième ligue des joueurs mondiaux dans un avenir prévisible.

Dans ce contexte, la Russie a commis l'erreur de se ranger de manière trop marquée aux côtés de la France et de l'Allemagne contre les Etats-Unis. La situation n'est toutefois pas aussi grave qu'elle l'était lors de l'ère soviétique, lorsque nous avons pris parti pour le Tiers Monde contre l'Amérique et l'Europe, mais une fois encore contre les intérêts sur le long terme de la Russie.

La France poursuit son propre objectif gaulliste de renforcement du prestige national français en infligeant des dommages, voire même une humiliation, aux Etats-Unis. Le Chancelier allemand n'était pas motivé par les objectifs européens, mais il a pris position contre la guerre en Irak pour s'occuper de ses problèmes nationaux : la faiblesse de son gouvernement et les sentiments pacifistes qui animaient la majorité de la population allemande.

Il est possible que la lutte pour la préservation des vestiges de grandeur soit un objectif louable ; peut-être que la France, pays plus riche que la Russie, peut se permettre de poursuivre ces objectifs. Mais les Russes souhaitent-ils réellement piquer leur vanité aux dépens des intérêts à long terme de notre pays économiquement dévasté ? La Russie n'a pas davantage besoin de répondre à une volonté pacifiste en regard de considérations politiques nationales car il n'existe aucun mouvement pacifiste dans mon pays.

L'un des objectifs de la politique extérieure européenne a toujours été de prévenir tout rapprochement excessif entre la Russie et les Etats-Unis. De bonnes relations américano-russes pourraient toutefois renforcer les deux pays, et tout particulièrement la Russie. Certaines personnes en Russie (des gauchistes traditionnels et des bureaucrates corrompus effrayés par un système plus ouvert) se livrent à une rhétorique anti-américaine. Mais l'anti-américanisme est tout simplement irrationnel en Russie car cette dernière souhaite simplement bénéficier d'une alliance avec le leader économique et politique mondial.

Bien entendu, maintenir de bonnes relations avec l'Europe constitue une priorité pour la Russie, tout particulièrement au niveau des liens économiques, des contacts humains et des interactions sociales. La Russie tirera également un avantage certain à conclure un engagement actif de politique extérieure avec les principaux membres de l'UE. Mais une alliance stratégique avec l'UE dans le domaine de la politique extérieure et sécuritaire demeure irréaliste et inefficace. L'Europe continuera fort probablement à s'affaiblir, plutôt qu'à s'affirmer, dans ce domaine. C'est la raison pour laquelle elle deviendra inévitablement une priorité secondaire si la Russie parvient à rétablir et à conserver des relations spéciales avec les Etats-Unis.

La Russie pourrait également jouer le rôle " d'intégrateur atlantique " en servant de médiateur dans les divers conflits et différences à l'oeuvre dans la communauté atlantique traditionnelle. De toute évidence, nous convenons davantage à ce rôle que, par exemple, la Pologne, qui tente également de le jouer. Un rôle similaire pourrait peut-être être joué par la Russie auprès de la Chine et de l'Inde, avec lesquelles nous devons établir des relations aussi étroites que possible.

Mais entretenir des relations étroites avec les Etats-Unis ne signifie pas pour autant que la Russie doive négliger ses propres intérêts, tant politiques qu'économiques. Dans le contexte de l'Irak, par exemple, la Russie doit soutenir de manière constructive l'effort de reconstruction même si elle n'a pas encore été invitée à y participer. Mais tout en soutenant le nouveau gouvernement irakien, la Russie ne doit pas rompre les contacts, s'ils existent toujours, avec les membres modérés du parti Baath, dont de nombreux membres pourraient revenir au pouvoir. Après tout, l'Irak comporte quelques autres élites sur lesquelles s'appuyer, tout comme la Russie avait une élite non communiste après 1991.

Si une telle possibilité devait se produire, la Russie devrait prendre part aux opérations de reconstruction et de rétablissement de la paix en Irak plutôt que de tenter de mettre des bâtons dans les roues de Washington. En effet, à l'inverse du Kosovo, un pays dans lequel nous n'avions pas beaucoup d'intérêts et pour lequel nous n'avons pas participé aux efforts de rétablissement de la paix, la Russie a beaucoup à gagner et à perdre en Irak. Nous avons des intérêts à protéger, dont les plus importants sont économiques : la remboursement des dettes que l'Irak a contracté envers la Russie, le développement convenu par contrat des champs pétrolifères et le rétablissement de l'infrastructure publique.

De manière plus générale, la Russie doit jouer la carte du pétrole, qui donne toujours au pays un atout majeur dans les relations internationales, particulièrement à la lumière de la déstabilisation sur le long terme du Moyen-Orient. La Russie tirera d'importants revenus du pétrole pendant de nombreuses décennies et elle pourra également jouer le rôle de " stabilisateur énergétique " qui constituera un atout non négligeable dans le maintien de la paix mondiale. Une utilisation avisée des ressources pétrolières offrira non seulement une base sur le long terme à la modernisation de la Russie, mais accroîtra également l'influence géopolitique de la Russie.

Hide Comments Hide Comments Read Comments (0)

Please login or register to post a comment

Featured