Thursday, August 21, 2014
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Le rêve américain de Roman Polanski

NEW-YORK – Quel but la Suisse poursuit-elle en emprisonnant le célèbre Roman Polanski, le célèbre réalisateur franco-polonais, en vertu d'un mandat d'arrêt vieux de 30 ans ? Suspecté d'avoir violé une jeune fille de 13 ans à Los Angeles, il a reconnu non pas le viol, mais une infraction moins grave, une relation sexuelle avec une mineure. Pensant que le juge, feu Laurence J. Rittenband, ne tiendrait pas sa promesse de le libérer après 42 jours de détention dans une prison de Californie, il a fui les USA en 1978 avant le verdict final.

Depuis, la victime, Samantha Geimer, lui a pardonné publiquement et souhaité que soient mis fin aux poursuites. Autrement dit, le fait de poursuivre cette affaire n'a rien à voir avec les droits ou les sentiments de la victime. Et il est hautement improbable que Polanski, un homme marié, père de deux enfants et sans autre antécédent judiciaire, récidive.

Il n'est donc pas dans l'intérêt de la société de le forcer à retourner à Los Angeles pour y être jugé. Tout montre que son arrestation en raison d'un traité d'extradition entre la Suisse et les USA n'est d'aucune utilité.

Les réactions à cette triste histoire, notamment en France, ont été particulièrement virulentes. Le ministre français des Affaires étrangères, Bernard Kouchner, a qualifié de "sinistre" l'arrestation de Polanski. Frédéric Mitterrand, le ministre de la Culture, a évoqué une Amérique qui fait peur et qui vient de nous présenter ce visage là. Quant à l'ancien ministre de la Culture, Jack Lang, il a déclaré que le système de justice américain était devenu fou et qu'il ressemblait à une machine infernale qui avance aveuglement.

Infernale ou pas, on peut dire que la justice est supposée être aveugle, dans le sens ou personne – même le plus grand réalisateur – n'est au-dessus des lois ou n'a le droit s'en affranchir. Pourtant, c'est précisément ce que beaucoup de gens, notamment ses collègues dans le milieu du cinéma, par exemple Pedro Almodovar, Wim Wenders et Ettore Scola, prétendent. Ils estiment qu'il est "inadmissible" qu'un artiste de la stature de Polanski soit arrêté pour ce qu'il a fait.

Polanski est Français, or la France est probablement plus indulgente à l'égard de ses grands artistes que les USA. En 1943, après une vie faite de larcins, lorsque l'écrivain Jean Genet a dû faire face à une nouvelle peine de prison, Jean Cocteau a déclaré que c'était un génie de la littérature. Craignant d'être trop dur à l'égard d'un maître en littérature, le tribunal a alors réduit sa peine.

Tolérer de la part d'artistes reconnus des comportements qui ne le seraient pas venant de gens ordinaires constitue un tribu que verse la France à un talent exceptionnel. Ainsi Oscar Wilde, tout comme Polanski, a trouvé refuge à Paris.

Cela montre peut-être que la France est plus civilisée que les USA. Les Américains, et dans une certaine mesure les Britanniques, versent un autre type de tribu aux artistes célèbres. En cas de comportement délictueux, les tribunaux et les médias grand public sont particulièrement durs à leur égard. C'est une forme de populisme qui veut prouver que les gens célèbres ne valent pas davantage que le commun des mortels – et cela vend du papier (ou génère de nos jours du trafic sur internet).

L'affaire de "Fatty" Arbuckle, un grand acteur de comédie de l'époque du cinéma muet d'Hollywood en offre une illustration lamentable. Une jeune fille qui l'avait accusé de viol au cours d'une soirée est morte quelques jours plus tard. Arbuckle a alors été cloué au pilori par la presse et condamné lors de deux procès pour viol et pour meurtre. C'est seulement au cours d'un troisième procès que son innocence a été établie. La jeune fille qui l'avait accusé était connue pour faire du chantage, et les causes de sa mort n'avaient rien à faire avec sa vie sexuelle. Mais la carrière d'Arbuckle était détruite, victime d'un procureur ambitieux et d'une presse populaire se nourrissant de scandales.

Polanski n'est pas innocent, mais lui aussi est peut-être victime de la même combinaison faite de la volonté d'un juge de s'en prendre à une célébrité et de médias à l'affût de sensationnel. Peut-être les USA ne sont-ils pas aussi civilisés que la France, mais on y trouve davantage de démocratie. Et si l'égalité de tous devant la loi est évidemment l'une des caractéristiques les plus appréciables de la démocratie, le zèle de responsables élus et les mass médias qui caressent l'opinion publique dans le sens du poil dans leur façon de traiter les artistes de talent constituent le mauvais coté de la démocratie.

Le grand observateur de la démocratie américaine, le Français Alexis de Tocqueville, qui a identifié ce visage de la démocratie américaine dans les années 1830, notait que les Américains sont tellement épris d'égalité qu'ils préféreraient être égaux dans l'esclavage qu'inégaux dans la liberté. Et il ajoutait que le prix de la démocratie de style américain est la médiocrité dans le domaine des arts et le conformisme de l'opinion publique.

C'était une exagération, mais Tocqueville a vu juste. Si une trop grande déférence envers les grands artistes est la marque d'une société qui ne s'est pas entièrement extirpée de ses racines aristocratiques, trop peu de considération à leur égard est le signe d'un philistinisme étroit.

Que devrait faire Polanski ? Dans un monde idéal, il devait accepter de retourner à Los Angeles pour y faire face à ses juges et espérer un non-lieu. C'est une conclusion improbable. Les Américains savent être généreux et si c'était le cas ici, il serait libre d'aller où il veut durant le restant de sa vie.

Malheureusement, le monde n'est pas idéal et Polanski estime peut-être que le risque de se retrouver incarcéré dans une prison américaine est trop élevé pour être couru. Si comme tout autre inculpé il essaye d'éviter d'être traduit devant un tribunal, c'est parfaitement compréhensible. Quant à savoir si c'est admirable, c'est une autre question.

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