Sunday, October 26, 2014
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Se souvenir de Gaza

LONDRES – Les gouvernements tendent à penser en termes de statistiques, alors que la vie est faite d’êtres humains. Ce décalage explique en grande partie le cynisme et la désaffection à l’endroit de la politique si prévalents dans le monde aujourd’hui. Et alors que les problèmes intérieurs semblent souvent irréductibles, la distance ajoute à la confusion et à la lassitude induites par les problèmes internationaux qui semblent tout aussi irréductibles. Et comme toujours, ce sont les personnes qui souffrent qui ont le plus besoin que le monde leur porte attention.

Cela vaut tout particulièrement pour le million et demi de personnes qui vivent dans la bande de Gaza, coincée entre Israël, l’Égypte et la mer Méditerranée. Les pays occidentaux ont déjà isolé le gouvernement de Gaza, contrôlé par le Hamas. Cette semaine, le Congrès américain débattra de l’arrêt possible de l’aide apportée à l’Autorité palestinienne basée en Cisjordanie. Mais le moment est venu pour la communauté internationale de s’engager davantage, et pas moins, auprès du peuple palestinien.

Les statistiques disent que 80 pour cent de la population de Gaza dépend de l’aide alimentaire des  Nations unies. Le taux de chômage des jeunes atteint 65 pour cent. Le site web du Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations unies comprend une base de données détaillée qui montre combien de camions, ainsi que leur contenu de ravitaillement, ont été autorisés à entrer à Gaza par les autorités israéliennes.

La situation des Gazaouis – ou plutôt la lutte concernant leur situation – fait régulièrement la une des médias, tout dernièrement lorsque des violences ont mis fin au cessez-le-feu, largement suivi et en vigueur depuis août dernier. Mais Gaza n’en est pas moins devenu le territoire que le temps – et l’ensemble de la communauté internationale – ont oubliés.

C’est pour cette raison que j’ai accepté l’offre de l’ONG Save the Children de visiter la bande de Gaza la semaine dernière. Je n’avais pas pu m’y rendre pendant que j’étais au gouvernement, pour des raisons de sécurité. Cette fois-ci, je voulais me faire une idée de la vie sur le terrain, et pas à partir de statistiques. Le but de cette visite n’était pas de rencontrer des politiciens ou des décideurs, mais d’avoir un aperçu, bref il est vrai, de la manière dont vivent les Gazaouis.

Et la vie ne manque pas. Des garçons portant des t-shirts de clubs de football occidentaux – surtout de Lionel Messi du FC Barcelona. Des restaurants au bord de la Méditerranée. Des écolières en foulard blanc partout. Des coiffeurs, des magasins de vêtements, des étals de fruits et légumes. Et pas mal de circulation – avec de nouvelles voitures introduites en contrebande par les tunnels creusés sous le Couloir de Philadelphie le long de la frontière égyptienne.

Mais la vie est également traumatisante et limitée. Nous avons vu des bâtiments – et pas seulement l’ancien siège du Hamas – encore à l’état de décombres. Les maisons sont criblées d’impact de balles. Il y a des coupures d’électricité, souvent jusqu’à huit heures par jour. La pénurie d’écoles et d’enseignants a obligé à regrouper les enfants dans des classes qui atteignent jusqu’à 50 ou 60 élèves. Et les horaires de cours sont limités à quelques heures par jour pour pouvoir faire deux, voire trois rotations.

Les conséquences de la guerre sont partout visibles, et tout particulièrement pour ceux pris entre deux feux. Nous avons rencontré la nièce et le fils d’un paysan qui vivent dans la zone tampon entre la frontière israélienne et la bande de Gaza. Elle a perdu un oil et lui une main à cause des obus israéliens pendant la guerre de 2008-2009.

Save the Children est bien sûr surtout concernée par les 53 pour cent de la population de moins de 18 ans. Les statistiques montrent que 10 pour cent des enfants ont un retard de croissance – tellement sous-alimentés avant l’âge de deux ans qu’ils n’atteindront jamais leur taille normale.

Nous avons vu comment Save the Children tente de remédier à cette situation, dans un centre alimentaire à l’attention des mères et des enfants de la ville de Gaza. Les besoins sont simples : encourager l’allaitement, assurer l’alimentation des enfants et les soins médicaux pour les mères. Mais ceux qui ont besoin d’aide ne viennent pas nécessairement tous à ce centre, et l’ONG emploie également des travailleurs sociaux de proximité pour encourager les familles à profiter des services qu’elle fournit.

Plusieurs organisations accomplissent un travail remarquable, à la fois pour créer des occasions et pour éviter une catastrophe. Le Qattan Center for the Child est un centre financé par des fonds privés – avec une bibliothèque, une salle informatique, un groupe de théâtre et des activités pour les jeunes – qui ferait honneur à n’importe quelle collectivité britannique. Son directeur m’a précisé que leur credo était de « construire des personnes, pas des bâtiments ». Ce centre est une véritable oasis.

La situation entourant ces oasis incarne l’échec absolu de la politique. Après la fin de la guerre en janvier 2009, la communauté internationale avait l’ouverture de la bande de Gaza comme préoccupation principale. Près de trois ans plus tard, la situation est dans l’impasse – et reflète l’impasse plus générale à propos de la création éventuelle d’un État palestinien vivable aux côtés d’Israël.

La responsabilité en incombe, avant tout, à l’État hébreu. La résolution sur le cessez-le-feu à Gaza adoptée par les Nations unies  (et rédigée par la Grande-Bretagne) appelle les autorités israéliennes à rouvrir les points de passage, mais elles n’ont que partiellement suivi cette injonction. C’est la raison pour laquelle une activité économique aussi intense, que le Hamas taxe pour financer ses activités, transite par les tunnels. Le gouvernement israélien pourrait rétorquer que l’appel parallèle contenu dans la résolution visant à prévenir le trafic d’armes vers Gaza n’a pas non plus été respecté, ce qui est aussi vrai.

Et pourtant la pression internationale est minime. L’attention est ailleurs. Mais la population de Gaza et ses besoins restent confinés dans ce que le Premier ministre britannique David Cameron a qualifié l’an dernier de « prison à ciel ouvert ». Il y a sûrement moyen, au-delà des clivages partisans et nationaux, d’apporter une solution à cette crise humanitaire urgente, qui ne fera sinon qu’alimenter de nouvelles violences.

Ce qui rend la situation à Gaza encore plus exaspérante est que le statu quo est en fait irrationnel. Il n’est dans l’intérêt politique de personne. La sécurité d’Israël n’est pas meilleure et ni le Hamas, ni le Fatah ne deviennent plus populaires.

Une jeune mère, au centre alimentaire, m’a dit qu’elle venait juste de finir ses études de comptabilité – mais qu’il n’y avait pas de travail. Yusuf, 9 ans, devant un ordinateur au Qattan Center, m’a dit qu’il voulait être pilote. Ces Gazaouis ne sont pas une menace pour la paix au Proche-Orient. Au contraire, ils représentent son espoir. Ce dont ils ont aujourd’hui besoin est d’avoir la possibilité de donner forme à leur avenir.

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