Tuesday, July 29, 2014
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Obama et les deux futurs de l’Asie

TOKYO – Malgré un continent asiatique de plus en plus prépondérant sur la scène économique mondiale et l’émergence de la Chine en tant que grande puissance – événement historique principal de notre époque, d’une importance considérable pour le monde des affaires de demain – l’attention de l’Amérique se concentre sur d’autres préoccupations. Les attaques terroristes de 2001, suivies par les guerres d’Afghanistan et d’Iraq, la grande contraction de 2008, le Printemps arabe, la crise de la dette souveraine européenne ; tous ces événements ont détourné les États-Unis de l’objectif de création d’une structure de paix durable nécessaire à une Asie aujourd’hui renaissante.

En novembre, le président américain Barack Obama aura la possibilité de redresser ce déséquilibre lorsqu’il accueillera le sommet de la Coopération économique Asie-Pacifique qui aura lieu à Hawaï, son état natif. La réunion tombe à point nommé, dans la mesure où plusieurs poudrières sont sur le point d’exploser sur le continent asiatique.

La mer de Chine méridionale, par exemple, fait aujourd’hui l’objet de revendications concurrentes relatives à ses îles, ses atolls, ses fonds marins ; la Chine affirmant notamment de manière audacieuse l’appartenance de cet ensemble au territoire souverain chinois. Cette année, lors du sommet de l’ASEAN qui s’est tenu à Bali, il a été convenu que ces litiges territoriaux seraient réglés au moyen de négociations bilatérales. Toutefois, l’ampleur des revendications chinoises a condamné cet accord dès ses premières heures. La position chinoise sur ce point est en effet sans équivoque : la mer constitue un intérêt national majeur, au même titre que Taiwan et le Tibet, pour lequel le pays est disposé à prendre les armes.

La volonté de la Chine de faire valoir son poids contribue à amplifier le grave déséquilibre, en termes de taille et d’influence, qui existe entre elle et les autres pays situés en bordure de la mer de Chine méridionale. Cela explique le fait que les négociations bilatérales prévues pour régler ces différends ne puissent aboutir. Le Vietnam et les Philippines ont récemment été victimes d’intimidation pour avoir rejeté les conditions imposées par la Chine au lieu de s’y soumettre.

Les élections présidentielles prévues pour l’année prochaine dans deux des plus fortes démocraties d’Asie – la Corée du sud et Taiwan – sont également susceptibles de faire monter la température des relations diplomatiques dans les mois prochains. Le risque réside non pas dans la conduite des Sud-Coréens ou des Taïwanais, mais dans les décisions diplomatiques qu’ils prendront et qui pourraient offenser les deux dernières dictatures d’Asie.

En Corée du Sud, la candidature très remarquée de Park Guen-hye, première femme aspirant à la présidence de son pays, pourrait servir de prétexte – comme si cela était nécessaire - aux actes malveillants de la Corée du Nord. Le régime de Pyongyang cherche à s’assurer que le pouvoir soit transmis à une troisième génération de Kims, représentée par le bien-nourri et grassouillet « Jeune Général », Kim Jong-un, et semble considérer les provocations telles que les bombardements d’une île de Corée du Sud, plus tôt dans l’année, comme une manière de sécuriser cette succession.

Taiwan également pourrait bien élire l’année prochaine une femme à la présidence du pays, Tsai Ing-wen, chef du parti d’opposition (Parti démocrate progressiste). Sa victoire ne ferait qu’attiser la colère de la Chine, non parce qu’elle est une femme mais à cause de sa politique. Le PDP est depuis longtemps le parti taiwanais le plus incisif sur la question de l’obtention de l’indépendance.

La troisième poudrière asiatique se situe en Birmanie, où une autre femme unique en son genre, honorée par le prix Nobel de la paix, Aung San Suu Kyi, est au cour des événements. Les élections qui ont eu lieu plus tôt cette année, et qui ont été considérées par de nombreuses personnes comme une imposture, semblent désormais produire des changements auxquels les pays asiatiques devront répondre collectivement et individuellement. Le gouvernement a non seulement libéré Suu Kyi après deux décennies d’assignation à résidence, mais a également entamé un dialogue avec elle - pourparlers concernant lesquels cette leader de l’opposition très méticuleuse a exprimé un véritable espoir.

En effet, le gouvernement du président Thein Sein a commencé à libérer des milliers de prisonniers politiques, notamment le moine qui avait dirigé les importantes manifestations de rue de 2007. Le gouvernement de Sein a également entendu les inquiétudes du peuple birman concernant la lourde influence de la Chine dans le pays, et a annulé l’édification d’un barrage colossal de 3,6 milliards de dollars qui était en cours de construction sous la direction de plusieurs entreprises chinoises.

De toute évidence, la Chine est à l’origine de la plupart des conflits agitant l’Asie. Deux questions principales doivent être traitées - l’une physique, l’autre structurelle - afin d’atténuer les problèmes causés par l’émergence incontrôlée de la Chine. L’Asie ne pourra résoudre le problème structurel qu’en parvenant à surmonter la question philosophique.

Le problème philosophique concerne la tendance renouvelée de la Chine à se considérer elle-même comme un « Empire du milieu », un État sans égal souverain. Tout au long de son histoire, la Chine a cherché à traiter ses voisins comme des vassaux - état d’esprit actuellement reflété dans la manière dont elle a abordé les négociations avec le Vietnam et les Philippines au sujet de la mer de Chine méridionale.

L’émergence d’une Chine sans ancrage, liée par aucune structure régionale ou cadre réglementaire, rend cet état d’esprit particulièrement inquiétant. Lors du sommet d’Hawaï, il est nécessaire qu’Obama orchestre les premiers pas vers l’élaboration d’un cadre multilatéral efficace dans lequel les complications liées à l’émergence de la Chine puissent être abordées.

L’absence d’une telle structure de paix a été occultée, dans une certaine mesure, par le rôle dominant de l’Amérique en Asie depuis la guerre du Pacifique. Pourtant, l’émergence de la Chine, accompagnée des autres préoccupations mondiales et domestiques de l’Amérique, amène de nombreux asiatiques à s’interroger sur la durabilité future de ces engagements. La récente affirmation stratégique de la Chine a conduit de nombreuses démocraties asiatiques à tenter de renforcer leurs relations avec les États-Unis ; notamment la Corée du Sud qui a signé un accord bilatéral de libre-échange. En contrepartie, les États-Unis ont promis de ne pas réduire les dépenses relatives à la défense en Asie, malgré une réduction considérable des dépenses de défenses prévues par les États-Unis.

Ce dont l’Asie a le plus besoin aujourd’hui est un système régional correctement conçu, intégré à des institutions multilatérales dotées de pouvoirs de contrainte. Un « partenariat trans-Pacifique » entre l’Australie, le Brunei, le Chili, la Malaisie, la Nouvelle-Zélande, le Pérou, Singapour, les États-Unis, et le Viêtnam, qui régirait la gestion de la chaîne d’approvisionnement, des prévisions relatives à la propriété intellectuelle, des investissements, des règles contraignant les entreprises publiques, ainsi que d’autres considérations liées au échanges commerciaux - susceptible d’être annoncé à Hawaii - pourrait constituer un bon début dans le domaine économique. Mais beaucoup reste à faire par ailleurs.

En fin de compte, la meilleure manière de maintenir la paix dans la région consisterait en une responsabilité partagée des États-Unis et de la Chine sur un ordre régional des autres puissances asiatiques, et en particulier de l’Inde, de l’Indonésie, du Japon et de la Corée du Sud.

Le défi de l’Asie est clair : soit la région s’engage dans une structure multilatérale pour la paix, soit elle se retrouvera contrainte par un système d’alliances militaires stratégiques. À Hawaii, Obama et les dirigeants asiatiques présents - notamment chinois - devront trancher quant aux deux futurs éventuels de l’Asie.

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