Wednesday, November 26, 2014
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La démocratie dans tous ses états Par Pranab Bardhan

Aux États-Unis, les archaïques défenseurs de la rigueur budgétaire alimentent le moulin de la déraison des néophytes de l’économie, qui ne voient rien d’autre que la misère omniprésente, que ce soit sous forme d’emplois perdus, de maisons saisies, ou du déclin de plus en plus apparent du statut des USA au niveau global, et qui étreignent leurs Bibles tout en embrassant une interprétation de la constitution américaine fort immature. Mais les efforts qu’ils déploient ne font que creuser davantage la dette américaine, ce qui rend la reprise plus difficile. Les détracteurs de l’augmentation d’impôts, tout en appréciant le mal que se donne la plèbe pour protéger leurs richesses, ont peur de l'impact que pourrait avoir ces concepts rétifs sur le climat qui règne dans le monde de l'investissement et sur le prix des actions.

Le président Barack Obama, élu avec force bonne volonté et attentes en 2008, se comporte maintenant comme un cerf pétrifié par les phares d’une voiture. Il sait que ce dont l'économie a besoin sur le court terme est différent de ce qui doit être fait en vue de gérer la dette publique sur le long terme, mais il n’est pas en mesure d’offrir un leadership solide. Il fait des efforts, peu judicieux au demeurant, pour trouver un terrain d’entente, mais ne fait qu’entretenir la passion de ses adversaires.

En Inde, le Premier ministre Manmohan Singh, qui jouissait autrefois d'une solide réputation d’homme intègre et intelligent, s’est lui aussi retrouvé pieds et poings liés. Face à la croisade anticorruption menée par l’activiste Anna Hazare – qui a récemment cessé sa grève de la faim –, un mouvement autant démagogique que populiste, il a adopté un comportement erratique pour finalement parvenir avec peine à un compromis désespéré. Hazare, encouragé par les indignés de la classe moyenne urbaine à l’esprit cocardier et par des médias en quête de sensations, tente de reprendre par la force le flambeau du Mahatma Gandhi. Le problème, c’est que ce n’est pas le masque de piété qu’il arbore qui lui donnera la sagesse innée de ce dernier.

La corruption à l’échelle locale (la police, les tribunaux et les greffiers du gouvernement) a toujours été très répandue en Inde. Le genre de corruption qui a augmenté ces dernières années résulte en partie de la croissance économique rapide. La valeur des ressources publiques comme la terre, les minéraux et les hydrocarbures, et le spectre des télécommunications, a grimpé en flèche, et dans la course au contrôle desdites valeurs, les hommes d'affaires cherchent des raccourcis.

La flambée du coût des élections constitue une autre cause de la corruption croissante, Les politiciens collectant des fonds auprès des entreprises selon le principe du quid pro quo – autrement dit, “ échange de bons procédés ”. En Inde et aux États-Unis, le financement public des élections n’est pas monnaie courante, et si les donations des grandes entreprises sont légales aux États-Unis, elles le sont moins souvent en Inde (elles sont donc octroyées en sous-main).

Mais au lieu de s'attaquer aux causes structurelles de l’augmentation de la corruption, le mouvement anticorruption indien préfère se lamenter sur ce qu’il suppose être un affaiblissement des valeurs éthiques, et demander à ce que des agences dotées de pouvoirs draconiens soient mises en place pour mieux surveiller et punir. Les classes moyennes urbaines, impatientes face à la lenteur du processus démocratique, s'accrochent à des hommes saints et boivent leurs paroles comme du petit lait. À l’instar des États-Unis, la colère du peuple est en quelque sorte détournée des nababs corrompus pour se porter sur des politiciens cupides.

En réalité, les deux pays devraient méditer sur les conséquences durables qu’auront ces mouvements populistes et rageurs sur la santé des institutions démocratiques. C’est particulièrement vrai pour l'Inde, car les élections y déchainent les passions et le commun des mortels y participe avec enthousiasme, à la différence des États-Unis, mais certaines institutions démocratiques y sont encore faibles, voire dysfonctionnelles, et le pouvoir judiciaire y est trop lent et parfois corrompu.

Et la foule acclame les populistes, car ils condamnent les élus, ces bandits qui font main basse sur l’économie de leur pays, en décriant au passage les institutions et les mécanismes du gouvernement représentatif. Dans un passé pas si lointain, ce genre de dénigrement généralisé était courant en Afrique, en Amérique latine, et dans d’autres parties de l'Asie du Sud, ce qui a favorisé l’installation de régimes autoritaires populistes.

En effet, le désormais fameux cri de ralliement “ Anna est l'Inde, l'Inde est Anna ” n’est pas sans rappeler les jours sombres de l'état d'urgence instauré par Indira Gandhi entre 1975 et 1977, et le slogan scandé par les disciples de cette dernière, “ Indira est l'Inde ”. Mais ces marchands de devises ont négligé le fait que l'Inde était un pays d’une extrême diversité. Bon nombre de membres issus des minorités ethniques, parmi lesquels on trouve 150 millions de musulmans, s'opposent ouvertement au mouvement de Hazare.

Un leader Dalit (le niveau le plus bas de l’ancien système des castes indiennes) a exprimé sa crainte que le succès d'Anna puisse donner l’idée à quelque dirigeant majoritaire de soulever un mouvement de grande envergure dont l’objectif est d'annuler le droit à la protection les politiques de discrimination positive qui avaient donné une certaine dignité aux plus basses des castes. De plus, certains dirigeants d'ONG arguent du fait que leurs (très) différents programmes de lutte contre la corruption sont contrecarrés par les exigences de Hazare.

Dans un pays très peuplé, il n'est pas difficile d'attirer une foule nombreuse, et les médias électroniques sont particulièrement attirés par les foules colorées qui agitent des drapeaux et épousent des causes nationalistes. Quand 400.000 personnes (bien plus que tous les disciples de Hazare réunis à Delhi) se sont retrouvées pou défiler à Kolkata en mai 1998, pour protester contre les essais nucléaires menés du gouvernement, les médias l’ont à peine remarqué, comme l’a souligné un journaliste.

Même lorsqu’un mouvement reçoit un soutien quasi universel (ce qui n'est pas le cas des mouvements politiques apparus récemment aux États-Unis ou en Inde), il y a une rupture fondamentale entre les aspects procéduraux et participatifs de la démocratie. En dehors du spectre de la réforme électorale, les déclarations des porte-paroles de l’opinion politique et les doléances du public doivent être neutralisées par des institutions et des procédures en partie indépendantes de la foire d’empoigne qu’est la sphère politique.

Bien sûr, il arrive que le gouvernement représentatif devienne peu réceptif, particulièrement entre deux élections, mais la démocratie directe n'est pas la solution. À titre d’exemple, l'État américain de Californie est de plus en plus dysfonctionnel depuis le fameux référendum de 1978, à la suite duquel un plafond a été imposé à l’impôt foncier. Et se laisser mourir de faim, comme Anna Hazare, pour justifier la promulgation hâtive d’une législation face à une menace d’incitation au trouble de l’ordre public, ne forme pas non plus une solution en soi.

La plupart des citoyens des deux plus grandes démocraties qui soient sont bien placés pour savoir que le concept de démocratie ne renferme pas de solutions magiques. Mais, triste signe des temps, l’on peut déplorer qu’ils soient attirés en nombre par des raccourcis et autres chemins incertains.

La démocratie dans tous ses états

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