Wednesday, October 22, 2014
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La chute de l’hyper-puissance

Ecoutez attentivement ce que disent les Israéliens et les Sud-coréens en ce moment et vous verrez qu’ils font allusion à rien de moins qu’à un changement tectonique du système international : c’est-à-dire au glissement d’un monde unipolaire vers un monde multipolaire.

Les Israéliens redécouvrent l’Europe. Ils sentent intuitivement qu’ils ne peuvent plus compter sur la garantie de sécurité absolue du soutien à la fois actif et passif des États-Unis. La guerre au Liban, si frustrante pour Israël, a accéléré cette subtile évolution. Désormais, l’Europe et ses divers contingents sont au premier rang pour ramasser les morceaux.

Bien entendu, l’Amérique reste l’assurance vie d’Israël. L’élargissement et la diversification des alliances diplomatiques commencent toutefois à revêtir une importance capitale aux yeux des diplomates israéliens, si ce n’est de la société israélienne. Si le Quartet (États-unis, Russie, Union européenne et Nations Unies) faisait auparavant figure d’alliance à « un plus trois », ce n’est plus le cas. L’Europe et la Russie ne se considèrent plus comme des acteurs secondaires, car les Etats-Unis – sans parler d’Israël – ont besoin d’eux.

Quant aux Sud-coréens, ils comptent sur la Chine pour régler la crise nucléaire en Corée du Nord. Ils voient eux aussi le monde à travers un prisme où les Etats-Unis sont essentiels, mais plus dominants. Un haut fonctionnaire Sud-coréen a récemment établi une liste des pays les plus concernés par la crise nucléaire nord-coréenne : la Chine arrive en premier, suivie par les Etats-Unis, la Russie, le Japon et la Corée du Sud, tandis que l’Europe n’y figure pas.

Il ne s’agit que de signes parmi d’autres. Mentionnons également le récent sommet sino‑africain de Pékin, ou encore l’intensification des relations entre le Venezuela et l’Iran. Tous ces changements sont la marque subtile d’une tendance profonde que l’on peut résumer en une phrase : le grand moment unipolaire de l’Amérique, amorcé en 1991 par la chute de l’Empire soviétique, est terminé.

Bien sûr, il ne faudrait pas « enterrer » les Etats-Unis trop vite, car ils sont beaucoup plus résistants que ne le croient leurs détracteurs. Leur capacité à rebondir est hors du commun et leurs ressources militaires, intellectuelles, économiques et politiques sont sans précédent. La défaite des Républicains ce mois-ci aux élections de mi-mandat du congrès montre que les Américains ont voulu sanctionner – non sans enthousiasme – les dirigeants pour leurs défaillances stratégiques et éthiques.

Mais cette détermination ne doit pas cacher un bouleversement plus important. Les Etats-Unis ne sont plus seuls. Ils ne se qualifient plus, si cela a été le cas, d’« hyper-puissance » (pour reprendre les termes d’Hubert Védrine, ancien ministre français des Affaires étrangères), même s’ils sont encore loin d’être une puissance « normale ».

La « passivité » involontaire des Etats-Unis durant les années Clinton et les mauvaises orientations des années Bush coïncident avec la montée en puissance de la Chine et de l’Inde, ainsi qu’avec l’influence internationale renouvelée de la Russie grâce à la hausse des prix du pétrole. Ces évolutions ont ouvert la voie au lent et imparfait retour d’un système multipolaire déséquilibré. Le monde dans lequel nous vivons pourrait bien être en route vers la multipolarité souhaitée par le président français Jacques Chirac, mais pas nécessairement une des plus stable et réussie.

Deux raisons expliqueraient que, contrairement à la vision « gaulliste » traditionnelle, la multipolarité n’amène pas la stabilité mais génère plutôt le chaos. Tout d’abord, les nouveaux acteurs de premier plan – la Chine, la Russie et l’Inde – ne sont pas prêts, ni disposés, ni même capables de jouer le rôle de stabilisateurs sur la scène internationale. Soit leur vision du monde est trop cynique ou trop timide, soit ils ont d’autres priorités, soit les deux. Ils contemplent probablement avec un plaisir à peine dissimulé les difficultés actuelles rencontrées par les Etats‑Unis en Irak et partout ailleurs, mais ne se sentent pas investis d’une quelconque « responsabilité compensatoire » en faveur de la stabilité mondiale. Le bien commun n’est pas leur tasse de thé. Ils ont beaucoup trop à rattraper, en matière d’ego et d’intérêt national, pour se préoccuper d’autrui.

Ensuite, l’Union européenne est le seul allié naturel des Américains en termes de valeurs. La multipolarité peut être viable si l’UE joue son rôle de façon positive. Mais si l’UE se préoccupe davantage des moyens d’éviter les responsabilités qui pourraient lui échoir en conséquence de la nouvelle modestie forcée de l’Amérique, alors, la multipolarité engendrera – par défaut et non par dessein – un monde encore plus chaotique.

L’Europe a une chance unique de montrer qu’elle peut faire une différence lors de cette période qui fait suite à l’unipolarité américaine et qui commence dès maintenant au Proche‑Orient. Nous nous rapprochons du monde souhaité par l’Europe : il peut échouer lamentablement sans l’UE ou s’améliorer en marge grâce à elle.

A certains égards, la fin d’un monde unipolaire pourrait véritablement être « l’heure de l’Europe ». Mais cela n’arrivera que si l’Union européenne reprend confiance et intervient pour jouer un rôle positif – avec et non contre les États-unis.

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