Wednesday, October 22, 2014
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L’éternel enfer somalien

Le conflit interne somalien est alimenté par un cocktail explosif de religion, de politique et de rivalités claniques. Des civils sont tués quotidiennement à Mogadiscio, des bombes ont été plantées au bord des routes, il y a des attaques au mortier, les journalistes et les politiciens sont pris pour cibles. Pour compliquer un peu plus la situation, le pays a souffert cette année à la fois de sécheresses et d’inondations.

Cette combinaison d’insécurité et de catastrophes naturelles a entraîné le déplacement d’un très grand nombre de personnes et engendré des souffrances à un niveau difficilement soutenable. D’après les chiffres les plus récents des Nations Unies, 400 000 personnes, soit un tiers environ de la population de Mogadiscio, ont fui la ville.

Pourtant, la Somalie fait encore rarement les gros titres des journaux. Cela reflète en partie la quasi impossibilité de rassembler des informations. Peu de journalistes étrangers osent s’y aventurer (il est trop difficile et trop dangereux pour eux de travailler dans le pays) et les reporters locaux sont harcelés par les autorités. Et, quand bien même il y a des nouvelles, la capacité de l’opinion internationale à écouter les histoires tristes et sombres de pays cauchemardesques comme celui-ci est limitée.

Depuis décembre dernier, la Somalie est de facto en état de guerre civile. Soutenu par les Nations Unies, l’Union européenne et les États-Unis, le gouvernement laïc combat, avec le renfort de l’armée éthiopienne, les rebelles de l’Union des tribunaux islamiques, groupe accusé d’héberger des terroristes d’Al-Qaida, dont les chefs sont soutenus par l’Érythrée.

Le non respect des lois et l’absence de sécurité font qu’il est presque impossible de trouver une solution politique. Lorsque les anciens et les délégués locaux ont voulu se rassembler à Mogadiscio pour une conférence de réconciliation, les conditions de sécurité les ont forcé à reporter la conférence pour plusieurs mois (ils se sont ensuite finalement rassemblés, longuement et en grand nombre, mais n’ont pas obtenu de véritable percée).

Un avion transportant un envoyé de l’ONU pour les droits de l’homme s’est récemment vu refuser l’atterrissage à Baidoa (où siège le gouvernement somalien) et les pilotes refusent parfois d’emmener les étrangers à Mogadiscio tant cela est dangereux. Ce même manque de sécurité s’applique à l’aide humanitaire : lors d’une récente visite dans le nord de la Somalie pour évaluer les besoins du pays, une équipe du Comité international de secours (IRC) à laquelle j’appartenais a passé plus de temps et dépensé plus d’efforts et d’argent à des questions de sécurité qu’à l’inspection des puits et à l’évaluation des besoins en latrines, alors que la carence en eau et en infrastructures sanitaires est extrêmement grave.

Sur un tronçon de route de 40 km entre les villes méridionales de Kismayo et Jilib, on compte pas moins de 35 checkpoints gardés par des hommes en armes qui font payer de 50 $ à 200 $ aux voyageurs souhaitant passer. En mer, les pirates perturbent sérieusement l’aide apportée par bateau.

Un incident dans le sud de la Somalie a montré de façon frappante à quel point l’insécurité peut handicaper le travail humanitaire. Alors que notre équipe se trouvait dans la ville de Marare, un simple petit déjeuner entre deux amis d’une vingtaine d’années a tourné au drame lorsque l’un des deux a maladroitement manipulé sa Kalachnikov, tuant accidentellement son ami.

Les deux garçons étaient du même clan, mais, hélas, de sous-clans différents. La coutume veut que la famille de la victime tue l’un des membres du sous-clan du tueur. Les anciens des deux sous-clans ont passé quatre jours à négocier une solution moins sanglante et se sont mis d’accord sur un prix de 100 chameaux (soit une valeur de 7 000 $) à payer en compensation à la famille de la victime. Toutefois, durant ces quatre jours, le travail à l’hôpital local (assuré par une ONG internationale) a été entravé par le fait qu’aucun des membres du sous-clan du tueur n’est venu travailler, de peur de voir la famille de la victime les tuer en représailles.

Le dilemme posé par cet accident n’est pas facile à comprendre pour un étranger. Mais la manière dont les anciens ont réussi à éviter la violence est un exemple admirable de bonne gouvernance.

Si seulement ce type de pratique pouvait être mis en œuvre pour résoudre la majorité des problèmes qui assomment la Somalie ! Dans cet État on ne peut plus en faillite, cette “sagesse des anciens” est peut-être le seul moyen de se sortir du bourbier engendré par l’anarchie qui règne dans le pays depuis le départ du dictateur Said Barré en 1991.

Il n’est pas envisageable d’ignorer la situation somalienne et de ne pas tenter de rétablir l’ordre et la loi. Les deux principales factions qui s’affrontent à Mogadiscio sont soutenues l’une par l’Éthiopie et l’autre par l’Érythrée. Ces deux nations (qui comptent parmi les plus pauvres d’Afrique) se disputent une frontière pour laquelle il y eut une guerre en 1998-2000. Cette dernière a fait des dizaines de milliers de morts dans les deux camps et, aujourd’hui encore, les hostilités continuent dans la région. Aussi, leur engagement, par procuration, dans la guerre civile somalienne pourrait avoir des implications dans toute la corne de l’Afrique.

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