Thursday, August 28, 2014
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L’inévitable démocratisation de la Russie

MOSCOU – Il y a vingt ans, Mikhaïl Gorbatchev démissionnait de son poste de président, l’Union Soviétique disparaissait, et une transition imparfaite vers le capitalisme démocratique débutait en Russie – une transition qui s’est avérée bien plus délicate que prévu. Et pourtant, les manifestations récentes – assez similaires à celles qui avaient précédé la fin de l’Union Soviétique – permettent d’envisager l’avenir avec un optimisme prudent.

Quelles leçons peut-on donc tirer des succès et des échecs de la Russie durant ces vingt dernières années de transition post-soviétique ? Et quel sera son avenir ?

La première leçon est que, globalement, la concurrence des marchés, une politique macroéconomique responsable, et l’entreprenariat privé fonctionnent. Les réformes des marchés sont parvenues à produire des taux de croissance historiquement élevés. Les prix forts des matières premières ont joué leur rôle, mais ce sont les entreprises, tant nouvelles que privatisées, qui ont connu le plus fort développement dans l’économie de la Russie post-soviétique ; et le gouvernement a aussi joué un rôle important en assurant la stabilité macroéconomique, l’équilibre budgétaire, et en utilisant les revenus du pétrole pour créer des réserves de devises étrangères importantes.

Ensuite, une économie de marché requiert des institutions politiques et juridiques fortes pour protéger les droits de propriété et la concurrence. De telles institutions sont difficiles à bâtir à partir de rien, et ne se limitent pas qu’à un simple exercice technocratique ; il faut aussi un réel changement politique.

Contrairement à l’avis général, les réformateurs russes avaient tout de suite compris ce que constituait ce défi. Ils ont créé des systèmes judiciaire et fiscal totalement nouveaux, ont mis en place un fédéralisme budgétaire et établi une banque centrale indépendante, une agence antitrust, et de nombreuses autres institutions. Mais ils savaient aussi que ces institutions ne fonctionneraient efficacement que si elles étaient soutenues par une réelle demande politique – et ce soutien ne pouvait provenir que des propriétaires privés, dont il fallait multiplier le nombre le plus rapidement possible.

C’est pourquoi les réformateurs ont rapidement procédé à des privatisations. Mais, parce que les privatisations ont été effectuées avant que ne soit totalement éliminée la corruption, elles ont entrainé de très nombreux abus, détournant ainsi le soutien populaire pour la propriété privée.

Les arguments des réformateurs l’ont finalement emporté : la plupart des réformes de Vladimir Poutine durant son premier mandat présidentiel ont été promues, et même conçues, par les nouveaux capitalistes. La propriété foncière a été introduite, le système fiscal simplifié, l’environnement des affaires dérégulé, un fond de stabilisation créé, une assurance dépôt mise en place et des bureaux de dossiers de crédit établis.

Mais l’impopularité des privatisations a aussi créé un soutien au modèle de capitalisme d’état de Poutine. Suite aux nationalisations (soit déclarées, soit par le biais d’acquisitions réalisées par des entreprises publiques), le gouvernement russe a regagné le contrôle des principaux secteurs de l’économie.

Le capitalisme d’état de la Russie diffère d’une économie planifiée, parce que les entreprises régies par l’état sont supposées entrer en concurrence sur les marchés et agir de la même manière que les entreprises privées. Les critiques du capitalisme d’état ont toujours pointé du doigt le risque de captation du gouvernement par les gestionnaires de telles sociétés, et c’est précisément ce qui s’est passé en Russie, où les entreprises publiques se sont tellement développées qu’il est difficile de les distinguer de l’état lui-même.

Il n’est pas étonnant que la politique gouvernementale ait soutenu ces sociétés par de la régulation et des subventions, les protégeant ainsi de la concurrence. Il n’est pas non plus étonnant que ces sociétés ne soient pas parvenues à éliminer les inefficacités et à améliorer la productivité.

Cela explique en grande partie pourquoi la croissance économique annuelle ait ralenti passant de 7% en 1998-2008 à 4% en 2010-2011. De plus, l’expansion des sociétés d’état a considérablement réduit les pressions en faveur d’institutions commerciales, éliminant la corruption et améliorant le climat des affaires.

Dans la seconde moitié des années 2000, alors que le capitalisme d’état russe s’imposait, les gains anti-corruption précédemment acquis ont été inversés, et le climat des affaires s’est détérioré au point que la fuite des capitaux représente aujourd’hui environ 4% du PIB. C’est un chiffre étonnant, compte tenu du prix du pétrole, d’abondantes opportunités d’investissements et de la situation presque moribonde des économies américaine et européenne – les principaux bénéficiaires des fuites de capitaux russes.

En résumé, la troisième principale leçon de la transition en Russie est que le capitalisme d’état ne fonctionne pas (du moins pas sans un parti politique méritocratique fort, comme en Chine). En effet, les récents évènements ont démontré que le système est intrinsèquement instable. Les réformes des marchés ont produit une forte prospérité (le PIB annuel moyen par habitant, à parité de pouvoir d’achat, est aujourd’hui de $17 000), une importante classe moyenne, basée principalement dans des petites et moyennes entreprises et les services, développée hors d’atteinte des monstres régis par l’état. La majorité de la classe moyenne vit aussi dans les grandes villes – où se joue aujourd’hui la bataille pour l’avenir de la Russie.  

Les demandes de cette classe moyenne sont devenues essentielles. Ses représentants savent qu’ils doivent gagner la lutte contre la corruption ou quitter le pays, puisqu’ils n’auraient sinon aucun avenir en Russie. C’est pourquoi ils se sont ralliés au jeune blogueur Alexeï Navalny, dont la campagne anti-corruption de style WikiLeaks a apporté les preuves du vol de milliards de dollars dans la gestion des entreprises publiques, de l’achat de limousines de luxe par les dirigeants, et des spectaculaires carrières dans les affaires des fils et filles « Wunderkinder » de l’élite au pouvoir.

La révélation de l’ampleur de la corruption apportée par Navalny, et le surnom qu’il a donné au parti politique de Poutine, Russie Unie (le « parti des escrocs et des voleurs, ») a peut-être été le principal facteur dans la perte de la majorité parlementaire de Russie Unie lors des élections législatives de décembre dernier. En outre, les fraudes électorales massives ont galvanisé les griefs de la classe moyenne, conduisant des dizaines de milliers de manifestants dans les rues.

Ironiquement, la vague de protestations qui s’est depuis soulevée est cohérente avec « l’hypothèse de modernisation » que le gouvernement de Poutine a toujours utilisé pour justifier la marche arrière de la démocratie en Russie : la démocratie n’est viable que si la société est suffisamment aisée et dotée d’une solide classe moyenne ; avant cela, un régime centralisé est nécessaire.

Le pays connaît aujourd’hui, semble-t-il, une prospérité suffisante, suscitant une classe moyenne suffisamment solide pour exiger du gouvernement le sens des responsabilités, l’autorité de la loi, et une lutte sincère contre la corruption. Quelle que soit l’issue des élections présidentielles de mars 2012, la mobilisation politique de la classe moyenne entrainera à terme la démocratisation.

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