Saturday, October 25, 2014
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La détresse coutumière de l’Afghanistan

FARAH, AFGHANISTAN Dans la longue liste des problèmes qui rongent l’Afghanistan – violence, insécurité, corruption, fondamentalisme religieux – un facteur est souvent oublié : l’influence des lois coutumières. Il y a trois principales références juridiques en Afghanistan : la loi constitutionnelle, le Coran et le système du droit coutumier appelé Farhang , la version dominante et la plus stricte du Pashtunwali (la manière des Pashtouns.)

A l’origine un ancien code d’honneur, le Farhang garantit la dominance de l’homme le plus agé, suivi par celle des garçons mariés, puis des garçons non mariés, des petits enfants mâles et enfin les épouses (la plus jeune en dernier). Les décisions collectives sont prises par les patriarches en conseils appelés jirgas , dans le cadre desquels tous doivent être en accord.

Cet accord comprend une collaboration éventuelle avec les talibans, une collaboration avec les forces de la Coalition, l’acceptation ou le refus d’éradiquer la culture du pavot dans le village. Tout le reste est laissé à la discrétion du patriarche. Ici, personne n’interviendra excepté pour appliquer les droits patriarcaux comme par exemple la lapidation d’une jeune fille supposée volage ou fermer les yeux devant les meurtres de femmes pour soi-disant «laver l’honneur ».

Chacun des actes de la vie d’un homme Afghan est intégré dans une forme de réciprocité dans laquelle rien n’est gratuit. Melmastia , la doctrine de base de l’hospitalité, signifie «  je vous offre le gîte si vous me le demandez, même si vous êtes un assassin en fuite, mais en échange, vous endossez mes batailles. » Ce sens des obligations coutumières est la raison pour laquelle tant d’amis du président Hamid Karzai sont encore à leur poste et qui explique aussi pourquoi les talibans n’ont rien à craindre.

Les femmes sont exclues de tout processus collectif de décision puisque considérées comme de simples objets. Les filles sont littéralement vendues à leur mariage (le père recevant de l’argent en compensation du travail de sa fille et de sa capacité reproductrice) et rejoignent le foyer de leur mari. Plus la fille est jeune, plus son prix est élevé. Le mariage, surtout dans les provinces, est généralement consommé sur des corps pré-pubères.

Les femmes sont pourtant précieuses, à leur manière. Le principal ‘capital culturel’ d’une famille est son honneur, lequel est assuré en refusant aux femmes le droit d’exprimer les faiblesses des mâles et donc de ternir la respectabilité du clan. Par voie de conséquence, les femmes doivent être isolées et invisibles lorsqu’elles sont en public car elles sont tenues personnellement responsables du désir qu’elles pourraient susciter dans les écoles, les hôpitaux, les parcs ou les marchés. La très couvrante burqa assure donc un anonymat satisfaisant en échange d’une certaine liberté accordée dans l’espace public.

Chaque femme est dépositaire successivement de l’honneur de son père puis de celui de son mari et subira donc stoïquement toute forme de violence commise à ce titre. Cela peut impliquer de mourir en accouchant plutôt que de risquer le « déshonneur » d’accoucher dans un espace public, un hôpital, devant des étrangers.

Il est très rare de recourir à la justice puisque cela impliquerait de renoncer aux pratiques familiales. Du point de vue de l’homme, faire appel à la police ou à une quelconque intervention juridique signifierait une incapacité à mener ses propres batailles, un aveu de défaite et une castration symbolique.

Cela explique l’intense corruption dans les cours afghanes au sein desquelles « l’honneur » » peut être racheté en soudoyant un juge afin de libérer un violeur ou un meurtrier. Dans la mesure où la violence est strictement une affaire privée, laisser la justice aux mains des institutions peut être une humiliation inacceptable.

Le droit coutumier n’est pas rigide puisque conçu pour s’adapter aux demandes de l’économie mondialisée. Il est devenu plus stricte dans ses applications en raison de l’influence de l’Islam militant qui trouve dans les textes religieux la légitimité à l’intensification des brutalités, surtout vis à vis des femmes. Pourtant, le Farhang et la privatisation de la violence sont justement ce que Mahomet cherchait à bannir par la loi Coranique, qui dépassait la sphère privée et instituait un code qui donnait plus de droits aux femmes.

Le Coran accorde aux femmes par exemple une forme d’héritage ce que les lois tribales leur refusent. On préfère ainsi faire appel aux conseils tribaux pour résoudre les problèmes d’héritage et bafouer les droits des femmes. De la même manière, alors que le Coran exige la présence de quatre témoins oculaires pour prouver l’adultère, le droit coutumier se contente d’une simple suspicion de comportement anormal, potentiellement sexuel, pour justifier la lapidation d’une femme.

Une prise de conscience semble pourtant naitre dans les médias, y compris dans les provinces les plus reculées. Les films iraniens, les séries télé indiennes, très appréciées, et même les rares films américains qui leur parviennent semblent avoir une influence. A cela il faut ajouter l’expérience acquise à l’étranger, en tant que réfugiés au Pakistan ou en Iran. Les filles savent qu’il existe d’autres alternatives à cette inacceptable façon de vivre : les femmes demandent plus à la vie que ce que la tradition ordonne.

C’est particulièrement vrai pour celles qui ont vécu en Iran, un environnement totalement musulman qui accorde aux femmes la liberté d’étudier et de travailler ainsi que l’accès aux soins médicaux appropriés et au planning familial. De retour en rural Afghanistan, forcées dans des mariages violents, nombres d’entre elles, désespérées, surtout celles qui ont connu l’Iran, n’ont d’autres solutions que l’immolation. Les violences et les meurtres subis par les femmes sont en augmentation ; ce sont des actes perpétrés par des hommes qui se sentent menacés dans leur autorité par ces alternatives.

L’Occident est convaincue que la religion est la question centrale en Afghanistan. Mais le cœur du problème est la préservation de droits patriarcaux anciens qui remontent à des temps antédiluviens, reformatés pour s’adapter aux exigences du capitalisme mondial. Les gouvernements et les organisations d’aide internationale n’ont pas su saisir l’importance du   rôle du Farhang , peut-être parce que le pouvoir des lois orales reste inconcevable aux yeux des occidentaux. Mais l’Afghanistan ne peut envisager de résoudre ses nombreux problèmes sans commencer par condamner la violence privatisée de ce code moyenâgeux.

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