Thursday, April 24, 2014
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La moitié oubliée du ciel africain

NAIROBI – Au Kenya, mon pays natal, un proverbe dit que lorsque deux éléphants se battent, c’est l’herbe qui souffre. Rien n’est plus vrai en ce qui concerne les conflits qui ont déchiré l’Afrique ces cinquante dernières années.

En République démocratique du Congo, des milices en maraude qui se prétendent être des combattants de la liberté, ont recours, tout comme les troupes gouvernementales auxquelles elles s’opposent, au viol comme arme contre des femmes sans défense. Après le génocide au Rwanda, la lourde tâche de reconstruction d’une société dévastée a incombé aux femmes du pays.

Et pourtant, dès lors qu’il s’agit de prévenir de telles crises, les femmes africaines sont souvent mises à l’écart. Prenons par exemple les efforts entrepris actuellement par l’Union africaine (UA) pour trouver une solution à l’impasse politique post-électorale en Côte d’Ivoire. Sur les cinq dirigeants choisis lors du sommet de l’UA à Addis-Abeba, Éthiopie, pour coordonner les négociations, aucun n’est une femme.

Plus insultant encore pour les femmes africaines, l’Union africaine les a ignorées pour choisir des hommes qui pourraient avoir encore moins de respect pour la démocratie et les droits humains que Laurent Gbagbo, qui s’accroche à la présidence malgré sa défaite aux dernières élections. Sur les cinq hommes constituant le panel chargé de convaincre Gbagbo de se retirer, seuls deux d’entre eux – le Tanzanien Jakaya Kikwete et le Sud-Africain Jacob Zuma – sont parvenus au pouvoir par la voie des urnes. Les trois autres, Mohamed Ould Abdel Aziz (Mauritanie), Idriss Déby (Tchad) et Blaise Compaoré (Burkina Faso), ont saisi le pouvoir au moyen d’un coup d’État, parfois violent.

Plus ironique encore, l’UA est composée de chefs d’État qui ne sont pas plus vertueux que Gbagbo. Meles Zenawi, qui a accueilli le sommet, dirige l’Éthiopie depuis 20 ans et à l’exception de son cercle d’affidés, personne ne pense que les élections dans ce pays ont été libres et équitables.

Même Goodluck Jonathan du Nigeria, à la tête de la communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest (CEDEAO), qui soutient une intervention militaire contre Gbagbo, ne sort pas indemne d’un tel examen. Jonathan est aujourd’hui président du Nigeria parce que Umara Musa Yar’dua, son prédécesseur défunt, est parvenu au pouvoir au moyen d’élections truquées.

Et que dirait le Premier ministre kenyan, Raila Odinga, si Gbagbo lui demandait pourquoi il a accepté – contrairement à Alassane Ouatarra, reconnu par l’UA comme le président élu de la Côte d’Ivoire – un accord sur le partage du pouvoir après l’élection présidentielle contestée de 2007 ?

Tant que l’Afrique est gouvernée par des individus aussi douteux, appliquer des « solutions africaines aux problèmes africains » selon la formule consacrée, ne pourra que faire du tort au continent. Certains diront que rares sont les femmes africaines connues, comme la présidente du Libéria, Ellen Johnson Sirleaf, la lauréate du prix Nobel de la Paix, Wangari Maathai, l’ancienne ministre des Finances nigériane et vice-présidente actuelle de la Banque mondiale, Graça Machel, les anciennes Premières dames du Mozambique et d’Afrique du Sud et quelques autres. Même si c’est le cas, il n’en reste pas moins que n’importe laquelle de ces quatre femmes serait une meilleure médiatrice des conflits en Afrique que tous les présidents de l’Union africaine réunis.

Le problème de l’Afrique est que les responsables politiques au plus haut niveau ont rarement les meilleures solutions. Très souvent, ce sont les fonctionnaires moyens, ou même des personnes étrangères au gouvernement, qui se révèlent être les plus efficaces. Ce dont l’Afrique a besoin est davantage de sens commun et des personnes prêtes à mettre de côté leur fierté – ce dont les « grands hommes » africains sont incapables – et formuler les questions simples que personne n’ose poser.

Une femme présente au sommet d’Addis-Abeba aurait par exemple pu demander aux va-t-en-guerre d’expliquer comment ils comptaient évincer Gbagbo, au vu de leur incapacité à contrôler des milices pourtant sous armées en Somalie, en République démocratique du Congo, en Ouganda et ailleurs. Une femme aurait pu rappeler à ceux qui menacent Gbagbo que quand les hostilités commencent, les hommes poursuivent les combats dans la jungle et laissent les femmes prendre soin des enfants.

Ce sont les femmes qui devront réunir leurs maigres possessions et fuir dans les pays voisins qui peinent déjà à nourrir leurs propres enfants. Ce sont les femmes qui seront violées, mutilées, et tuées comme on a pu le voir récemment à Abidjan, la capitale de la Côte d’Ivoire, lorsque les forces de sécurité loyales à Gbagbo ont abattu sept femmes alors qu’elles manifestaient pacifiquement.

Si des femmes étaient à la tête de l’Union africaine, elles auraient su que le machisme des hommes africains ne leur permet pas de reculer devant le risque de confrontations violentes. Une femme n’aurait pas dit à Gbagbo « Partez ou envisagez la guerre ». Graça Machel aurait par exemple pu dire à quel point son mari, Nelson Mandela, était heureux de ne plus assumer de charge politique. Wangari Maathai aurait pu parler à Gbagbo d’anciens dirigeants africains comme Daniel Arap Moi du Kenya qui malgré un passif désastreux au plan des droit humains pendant son mandat, a été pardonné parce qu’il choisit de respecter la volonté populaire.

Thomas Sankara, le président du Burkina Faso renversé par Compaore en 1987, a dit que « les femmes portent sur elles l’autre moitié du ciel ». Malheureusement, les hommes de l’Union africaine nous ont mises à l’écart et le ciel en Côte d’Ivoire s’apprête une fois de plus à nous tomber sur la tête.

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