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Les crises estivales

PRINCETON – L'Europe se trouve au point de bascule entre reprise économique et aggravation de la crise, suivie de la désintégration de l'UE. Alors qu'il y a trois ou quatre semaines, les commentateurs et les analystes financiers clamaient qu'il ne restait que quelques mois pour sauver l'Europe, de sommet de la dernière chance en sommet de la dernière chance, les dirigeants politiques parlaient récemment en termes de jours.

L'Histoire de l'Europe et l'Histoire financière abondent de crises estivales. Trois d'entre elles ont modelé le 20° siècle. Elles ont été d'autant plus graves que les principaux responsables politiques étaient alors en vacances. Dans deux ans, l'Europe va célébrer le centenaire de l'assassinat de l'archiduc François-Ferdinand le 28 juillet 1914, ainsi que la "Crise de juillet" qui a suivi, déclenchant la Première guerre mondiale en août de la même année. Le 13 juillet 1931, le système bancaire allemand s'est effondré, transformant le ralentissement économique américain en une crise mondiale, la Grande dépression. Le 15 août 1971, le président américain Nixon a mis fin à la convertibilité du dollar en or, ce qui a engendré une décennie d'instabilité monétaire mondiale.

 A l'origine de chacune de ces crises on trouve un problème technique pointu, assorti d'un éventail de problèmes politiques de bien plus large ampleur. Dans chaque cas, l'intrication de problèmes techniques et politiques a conduit à un désastre.

En juillet 1914, les diplomates essayaient de trouver comment l'empire des Habsbourg pourrait traiter la question de l'enquête de police transfrontalière qui était inévitable après un attentat. Les dirigeants politiques songeaient surtout à affirmer la renaissance et la grandeur de leur nation.

En 1931, les experts se préoccupaient surtout de la combinaison des réparations et dettes de guerre liées à la Première guerre mondiale et de l'endettement important du secteur privé. Dans de nombreux pays, des mouvements politiques populistes pensaient encore à la renaissance et à la grandeur de leur nation.

En 1971, les problèmes techniques portaient sur le rôle du dollar dans le système monétaire international. Mais les dirigeants étrangers n'appréciaient guère le rôle central que continuaient à jouer les USA dans l'ordre de l'après-guerre.

Dans chacune de ces crises estivales il ne suffisait pas de résoudre la difficulté technique pour résoudre l'ensemble du problème. Il en est de même aujourd'hui. La crise européenne présente exactement la même combinaison de facteurs dont chacun nécessite une solution différente. D'un coté, un ensemble complexe de crises budgétaires et de problèmes bancaires à travers toute l'Europe exigent des mesures de sauvetage de grande ampleur et en même temps très précises ; de l'autre, un problème sous-jacent de gouvernance européenne (tant au niveau national qu'à celui des institutions supranationales de l'UE) s'aggrave depuis le début des années 1990.

Pour résoudre les problèmes techniques, l'Europe a besoin d'un mécanisme pour faire face aux dettes existantes et éviter des emprunts excessifs dans l'avenir. En 1790 aux USA, Alexander Hamilton a entamé des négociations restées célèbres pour que le gouvernement fédéral prenne en charge les dettes des différents Etats, mais au début du 19° siècle, le comportement de nombre d'Etats laissait à désirer (il y eut de nombreuses faillites), jusqu'à ce qu'ils adoptent une législation ou amendent leur Constitution de manière à imposer l'équilibre budgétaire.

L'UE a besoin d'une autorité budgétaire pour assurer le fonctionnement de l'union économique et monétaire européenne. Il est déjà assez étrange que dans une union douanière les droits de douane soient administrés au niveau national. Les bureaux de douane constituaient l'élément essentiel de la proposition de Hamilton. Une européanisation d'une partie de la TVA constituerait un énorme progrès pour combattre la fraude massive que le système existant favorise. La mobilité de la main d'oeuvre reste incomplète en l'absence d'un système de retraite et de prestations sociales à l'échelle de l'Europe : dans le système actuel, une personne qui travaille cinq ans en France, cinq ans en Grèce et cinq ans en Allemagne recevra une retraite réduite de chacun de ces pays. Or la crise s'est déjà traduite par une augmentation des migrations intra-européennes.

Mais aucun plan de sortie de crise ne pourra réussir s'il n'est pas largement accepté en Europe, tant par les pays endettés que par les pays créanciers. Notamment dans les pays endettés qui ont l'expérience des dégâts économiques et politiques causés par les dépenses exagérées des précédents gouvernements, il n'y a aucune raison que l'opinion publique ne soit pas favorable à une solution constitutionnelle qui inclut une limite à l'endettement.

C'est le spectacle des autorités politiques décidant de solutions techniques compliquées et peu crédibles qui a donné naissance à la réaction populiste. Autrement dit, les experts doivent arrêter de traiter les citoyens européens comme s'ils étaient stupides.

Il faut donc à l'Europe un renouveau constitutionnel à long terme grâce à de nouveaux traités, de même qu'il lui faut trouver à tout prix une solution à court terme. Amender les traités existant relève de la même vieille recette - le refus de prendre en compte un énorme problème visible de tous. On ne peut reprocher à l'opinion publique de ne pas accepter ce genre de chose.

Examinons les crises européennes qui ont eu des conséquences heureuses. Le 16 juin 1940, Winston Churchill a proposé une union politique entre la Grande-Bretagne et la France après l'invasion de cette dernière par l'Allemagne. Dix ans plus tard, le chancelier allemand Konrad Adenauer proposait une union politique entre la France et l'Allemagne. C'est le genre d'audace qu'il nous faut aujourd'hui.

Dans le passé, c'était la guerre, une immensité de chaos et de souffrance, qui soudait les nations. La crise actuelle est-elle assez grave et menaçante pour produire un effet analogue ? Plus l'Europe va souffrir, plus son opinion publique va estimer à juste titre qu'un projet de réformes à petits pas relève de la pure futilité.

Traduit de l’anglais par Patrice Horovitz