Thursday, April 24, 2014
Exit from comment view mode. Click to hide this space
0

L'Arabie Saoudite et le Printemps arabe

PRINCETON - L'Arabie saoudite est largement perçue comme étant le pays meneur de la contre-révolution qui a démarré au moment du Printemps arabe. En réalité, la réponse donnée par le Royaume est centrée, à l’instar de sa politique étrangère et intérieure, sur la “ stabilité. ” Les Saoudiens ne veulent pas envisager de scénario impliquant l’accroissement de l’influence des forces anti-saoudiennes et de leurs ennemis, que ce soit l'Iran ou Al-Qaïda, au Moyen-Orient.

Quelques dirigeants saoudiens vieillissants ont déjà vu ce film. Les révolutions nationalistes des années 1950 et 1960, inspirées et galvanisées par l'Égypte de Nasser Gamel, qui a presque été renversée par la Maison des Saoud. Néanmoins, aujourd'hui, les princes saoudiens semblent reconnaître que certaines choses ont indubitablement changé au Moyen-Orient la jeunesse arabe n’est plus disposée à accepter des gouvernements irresponsables, corrompus et brutaux.

L’Arabie Saoudite, bastion autoproclamé du conservatisme islamique, où le concept de démocratie populaire n'a jamais été considéré comme une forme de gouvernement légitime, s’est montrée plus agressive dans certains domaines que dans d'autres. Au niveau national, la famille royale a frappé rapidement, en interdisant les manifestations et les actes de désobéissance civile. Concernant l'Islam, en matière de juste application de la loi islamique par le dirigeant, l'interprétation traditionnellement adoptée par le Royaume est légitime d’un point de vue politique. En retour, ses sujets lui doivent obéissance et se doivent de respecter les contraintes imposées par la charia en tant que loi religieuse.

Si un mouvement de contestation se fédérait, il prendrait nécessairement la forme de conseils bien intentionnés donnés par le dirigeant dans un cadre privé. Les manifestations de dissidents sont considérées comme étant contraires à l'islam, parce qu'elles favorisent la division et conduisent à des troubles civils. Le conseil suprême des érudits religieux saoudien a récemment déclaré que le fait de manifester était formellement anti-islamique en soi. Confrontés à la possibilité que des manifestations surviennent le 11 mars – “ Day of Rage ” selon la page Facebook –, les dirigeants saoudiens ont appliqué cet arrêté en déployant un nombre important de forces de sécurité dans les rues.

Ils ont également joué la carte chiite, un atout efficace dans une Arabie Saoudite majoritairement sunnite. Les dirigeants ont fait valoir que les manifestations de toute la région avaient été orchestrées par l'Iran chiite, et étaient par essence anti-sunnites et sectaires. Les troubles qui menacent manifestement la Libye, la Syrie et le Yémen, ont également pesé en faveur de la famille royale. La Maison des Saoud règne depuis longtemps en Arabie, et elle devra tenir ses promesses en matière de stabilité si elle veut rester au pouvoir.

Les subventions octroyées en nombre par le gouvernement ont également joué un rôle dans la tranquillité du pays. Quelque 130 milliards de dollars ont soudainement été ajoutés aux dépenses projetées sur les cinq prochaines années. Les salaires de tous les fonctionnaires, une majorité de la population active nationale, vont augmenter, tout comme le nombre total d'emplois dans le secteur public. Le roi Abdallah a promis la construction d’un grand nombre de nouveaux logements, un geste important dans un pays où les jeunes, surtout les jeunes couples mariés, ne jouissent pas d’un accès aisé au marché du logement.

De la même manière, dans le Bahreïn voisin, les Saoudiens ont rapidement pris des mesures pour soutenir le régime sunnite minoritaire contre la vague de protestation montante menée par la majorité chiite du royaume insulaire. Des troupes saoudiennes ont défilé à Bahreïn sous la bannière du Conseil de Coopération du Golfe (CCG), et les dirigeants saoudiens ont publié des directives visant clairement à adopter une politique de la poigne de fer avec les manifestants, en faisant valoir que la mainmise néfaste de l'Iran participait à la subversion du pays.

Sans doute les Saoudiens estiment-ils qu’un Bahreïn chiite pourrait amener la domination iranienne à deux pas de leur porte. Ici aussi, le Royaume a fait bénéficier de ses largesses par le biais de la CCG, en promettant de verser au Bahreïn 10 milliards de dollars au cours de la prochaine décennie. D’autres engagements financiers à grande échelle ont été passés avec le Sultanat d’Oman et la Jordanie, deux alliés saoudiens qui ont réussi à réduire au silence les premiers murmures de protestation qui se sont élevés.

Concernant la Libye et la Syrie, deux contrées plus lointaines, les Saoudiens se sont peu prononcés, peut-être pour éviter de se retrouver du côté des perdants dans un contexte incertain. La famille royale saoudienne compte parmi les détracteurs du dirigeant libyen, Mouammar Kadhafi, qui a tenté d'assassiner le roi Abdallah et a mené une campagne de propagande anti-saoudienne concertée durant au moins une décennie. Le royaume aimerait vraisemblablement voir Kadhafi déchu, mais ils n'ont aucun enjeu réel dans l'issue du soulèvement libyen.

La Syrie, plus proche, est dirigée par Bachar al-Assad, un homme méprisé par le Royaume pour son alliance avec l'Iran et la duplicité avec le Liban. Cependant, s’il était déchu, les Saoudiens couraient le risque de voir le pays dirigé par les Frères musulmans. Pire encore, imaginez que la Syrie sombre dans le chaos en entrainant le Liban – voire même l'ensemble de la région – avec elle. C’est pour cela que le Royaume ne s’est pas vraiment exprimé quant à l’avenir la Syrie.

Le régime de Bachar al-Assad, qui a recours à la violence, et ce de manière excessive, – fait le plus marquant, des milliers de civils sunnites ont été délibérément massacrés – a pourtant récemment durci sa position. Le Roi Abdallah a qualifié “ d’innaceptable ” ce massacre, et a rappelé son ambassadeur en poste à Damas. D’un point de vue politique, l’incidence qu’aura réellement ce geste reste toutefois indéterminée.

Le Yémen voisin représente une menace beaucoup plus directe ; l'opposition y est désespérément divisée, et l’autorité des chefs de tribus et des chefs militaires y est sévèrement compromise. De plus, il est inquiétant de constater des islamistes radicaux, dont certains sont liés à Al-Qaïda, se sont emparés du Sud du pays, et dépenser sans compter ne fonctionnera pas au Yémen, État trop vaste et trop complexe pour être pacifié. En réalité, c’est un pays “ au bord du gouffre. ”

Aujourd'hui, les Saoudiens font face à 24 millions de Yéménites – affamés, lourdement armés, et envieux de la fortune d’Arabie Saoudite – qui lorgnent du côté de la frontière. Si une guerre civile éclate, les Saoudiens ne seront pas en mesure se stopper l’arrivée des réfugiés. Mais le Royaume reste paralysé, hésitant encore à permettre au Président Ali Abdullah Saleh, en convalescence à Riyad à la suite de blessures subies au cours d’un attentat à la bombe, de revenir à Sana pour y réintégrer ses fonctions.

La richesse et le budget du Royaume rend les Saoudiens vulnérables face aux troubles qui les entourent. Ajoutez au legs du régime de la famille Saoud la peur du chaos, l'augmentation des dépenses publiques, et les nombreuses forces de sécurité, et vous obtenez un pays calme. Mais l’ouverture politique, aussi modeste soit-elle, et la diversification économique dans des secteurs autres que l'industrie publique ont été sacrifiées. L’atmosphère est également plus calme au Bahreïn à l’heure actuelle, mais les chances de voir la majorité chiite du pays se radicaliser ont augmenté, ce qui profitera éventuellement à l'Iran sur le long terme.

Le vent du changement souffle sur le Moyen-Orient. Mais quant à savoir si une politique de stabilité renforcera malgré tout le régime, la question reste entière.

L'Arabie Saoudite et le Printemps arabe

Exit from comment view mode. Click to hide this space
Hide Comments Hide Comments Read Comments (0)

Please login or register to post a comment

Featured