Exit from comment view mode. Click to hide this space
Email | Print

L’après Uribe

BUENOS AIRES – L’élection présidentielle colombienne qui doit se clore fin mai est, de nombreux points de vue, une élection atypique. En dépit de pressions considérables, la Cour constitutionnelle a contrecarré en mars l’intention d’Alvaro Uribe de se présenter une troisième fois consécutive et maintenu la limitation à deux mandats constitutionnels. L’absence d’Uribe conduit à un déblocage de l’élection qui fait sensation.

Uribe n’est plus dorénavant qu’un président en fin de mandat, mais son influence est encore décisive. Il fait tout son possible pour que la politique sécuritaire, dont il a fait le principal enjeu de sa présidence, reste au centre de la bataille électorale. Il cherche également à réveiller les tensions avec le Venezuela limitrophe, et il compte sur son dauphin, l’ancien ministre de la Défense Juan Manuel Santos, pour unifier les forces de droite du pays, afin d’assurer la survivance de sa politique.

Mais la Colombie ne semble pas vouloir de la continuation de cet état des choses à tous prix; elle semble au contraire se prononcer pour un remaniement centriste de la politique qu’Uribe a mise en place au cours de la dernière décennie. L’histoire contemporaine de la Colombie n’est pas coutumière de ce type de rénovation. L’alliance du candidat Antanas Mockus et du candidat à la vice-présidence Sergio Fajardo offre l’occasion d’un vrai changement de cap, parce qu’aucun de ces deux hommes ne vient du milieu politique libéral-conservateur, aujourd’hui affaibli. Ayant tous deux un doctorat en mathématiques, ils viennent l’un et l’autre du monde académique.

C’est la politique locale, principalement, qui leur a donné l’occasion de se distinguer – et de se faire apprécier – Mockus comme maire de Bogota, et Fajardo comme maire de Medellin. Tous deux veulent que la grande priorité du gouvernement, à savoir la sécurité intérieure, se reporte sur le renforcement de l’état de droit, l’éducation, les sciences et la technologie, la productivité, et l’ASSAINISSEMENT des finances publiques. Ils ne sont, ni l’un ni l’autre, soutenus par les grosses machines politiques urbaines ou par les organisations armées des zones rurales, mais par des groupes indépendants, des citoyens sans parti-pris idéologique, et de nouveaux électeurs qui ont envie de voter pour des candidats non conventionnels. Ils ont réussi à mobiliser les jeunes et à faire un usage ingénieux des réseaux sociaux.

La liste Mockus-Fajardo présente fièrement les deux hommes comme des outsiders en politique, avec les avantages et les inconvénients que cela peut présenter. Leur plate-forme électorale – qui communique aussi un sentiment de changement générationnel – est centrée sur leur rejet de l’illégalité et de la corruption, deux questions qui leur valent un large soutien populaire. Ce désir de changement explique sans doute pourquoi il est très possible que Mockus, un fils d’immigrés lithuaniens, prenne la présidence d’un pays qui n’a pourtant connu qu’un faible afflux d’étrangers au vingtième siècle.

Le phénomène Mockus est, sous plusieurs aspects, l’équivalent colombien de l’émergence de présidents “alternatifs” qui parcourt l’Amérique latine de ces dernières années: Luiz Inácio Lula da Silva au Brésil, Michelle Bachelet au Chili, Evo Morales en Bolivie, Mauricio Funes au Salvador, Daniel Ortega au Nicaragua, José Mujica en Uruguay, Rafael Correa en Equateur, Fernando Lugo au Paraguay, et Hugo Chávez au Venezuela.

Mais pour Mockus, c’est différent. Contrairement à la carrière d’hommes comme Funes, Ortega, Mujica et Chávez, qui ont débuté dans les remous d’une guerrilla ou par des coups d’état manqués, le passé de Mockus est irréprochable. Il ne s’est jamais compromis dans des intérêts d’ordre privé, que ce soit sur le terrain de la politique, de l’économie ou de la fraude. Il fait confiance à son instinct et il est épris de politiques publiques innovantes, même si cela doit inquiéter ceux qui redoutent l’arrivée, à la tête du gouvernement, d’un leader messianique de plus.

Par ailleurs, la sensibilité de Mockus à l’égard des droits de l’homme le distingue d’Uribe, qui laisse de ce point de vue un héritage déplorable. Les FARC – bien affaiblies par Uribe, mais toujours violemment opposées à la démocratie – continuent de toute évidence à préoccuper beaucoup de Colombiens. Mais, comme la liste Mockus-Fajardo est vraiment centriste, le risque d’erreurs graves dans ce domaine semble négligeable.

Ce ne sont pas les FARC, à vrai dire, qui risquent de mettre en péril la campagne électorale, mais la droite – le candidat uribiste Santos et Noemi Sanin du parti conservateur. Le Parti libéral, une coalition qui comprend un échantillon du centre-gauche et le Polo Democrático de gauche, n’a aucune chance de gagner, bien que son soutien à un gouvernement Mockus aiderait à constituer une majorité parlementaire. En revanche, les élections législatives de mars n’ont pourvu la liste Mockus-Fajardo que d’un très petit nombre de représentants aux deux chambres du Congrès, ce qui signifie que, pour pouvoir mettre en ouvre un programme, le gouvernement qu’ils seront amenés à former aura besoin de tous l’appui parlementaire qui voudra bien s’offrir.

Si, comme il semble que cela se précise de plus en plus, Mockus était appelé à devenir président, son programme serait sûrement un programme raisonnable. Il ne se caractériserait ni par un saut dans le vide, ni par un immobilisme qui naît de la nécessité de changements profonds. Trois questions retiendront tout d’abord son attention: lutter contre la redoutable subculture mafieuse, qui prolifère depuis la dernière décennie, réorienter le modèle de développement, marqué par une profonde inégalité, et éviter l’isolationnisme et les excès de la gestion des affaires étrangères du pays.

La Colombie est peut-être sur le point de réaliser un rêve longtemps caressé, mais souvent repoussé: la paix sur le front intérieur comme sur le front extérieur. Antanas Mockus apparaît comme la personne la plus à même de faire que ce rêve devienne réalité.

Reprinting material from this Web site without written consent from Project Syndicate is a violation of international copyright law. To secure permission, please contact us.

Exit from comment view mode. Click to hide this space

Comments (0)

You need to login in order to leave a comment. If you do not yet have an account, please register.

Show comments of
close

The two commenting options explained

Watch a 1 minute video
to discover how you can comment on the entire article or a specific paragraph. The two images below also explain the two ways of commenting.

1) Entire article comment
Once logged in, simply click inside the comment box where it says "Enter text here." Enter and post your comment.

2) Paragraph comment
Please log in first. Then click to the left of the desired paragraph. Your cursor will automatically move to the comments box. Enter and post your comment.

Top Project Syndicate commentaries

Email this article

Your name is required.

Your email is required.


Your friend's name is required.

Your friend's email is required.


A message is required.