Sunday, October 26, 2014
0

Moscou et le Moyen-Orient

L’influence croissante de l'Iran au Moyen-Orient est non seulement renforcée par la frustration que représente la présence américaine en Irak, mais aussi par la protection diplomatique qu’il a reçue de la Chine, et, surtout, de la Russie. Le président Poutine est actuellement en tournée au Moyen-Orient pour faire étalage de sa force diplomatique, c’est donc le bon moment d’évaluer l’influence de son pays dans la région.

Brandissant la menace d'un veto au conseil de sécurité de l'ONU, la Russie a passé la plupart des deux dernières années à tailler au couteau dans la liste de sanctions censées être imposées à l'Iran pour avoir violé son engagement envers l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA). En conséquence, le conseil de sécurité a aujourd'hui adopté un ensemble de mesures si tièdes qu'elles n'auront sans doute aucun effet sur l'attitude de l'Iran.

La Russie voit ses relations avec l'Iran comme un moyen d'exercer son influence diplomatique au Moyen-Orient, là où les États-unis ont réussi à marginaliser le Kremlin depuis la fin de la Guerre froide. L'autre objectif égoïste de la Russie a été d'exempter de sanctions le réacteur nucléaire de Bushehr qu'elle construit pour l'Iran. Une pression financière exercée sur l'Iran et sponsorisée par l'ONU mettrait en danger les bénéfices que la Russie tirerait de l'approvisionnement en combustible nucléaire pour le réacteur, qui doit être mis en service à la fin de l'année.

Le président russe Vladimir Poutine avance que l'Iran, à l'inverse de la Corée du Nord, n'a pas chassé les inspecteurs de l'AIEA, qu'il n'a pas quitté le Traité de non-prolifération ni effectué d'essai nucléaire, et qu'il ne mérite donc pas d'être traité avec sévérité. Mais à moins que l'Iran ne soit obligé de choisir entre ses projets nucléaires et payer le prix fort, il n'aura que très peu de raisons d'envisager la suspension de l'enrichissement de l'uranium et la manipulation du plutonium (les deux peuvent s’utiliser pour fabriquer de l’énergie nucléaire mais aussi pour fabriquer des bombes), condition préalable à toute négociation sérieuse pour l'Union européenne et les États-Unis.

La Russie commerce beaucoup avec l'Iran, elle est donc très consciente des conséquences de possibles sanctions. L'Amérique s'est appuyée sur les banques étrangères pour qu'elles réduisent leurs relations avec l'Iran. Le mois dernier, cinq entreprises dont il a été révélé qu'elles contribuaient au programme d'armement iranien (quatre en Chine, et une aux États-Unis représentant une entreprise américaine) se sont vu interdire tout commerce avec des compagnies nord-américaines. On craint de plus en plus en Russie que l'administration des États-Unis ne regarde du même œil les entreprises russes entretenant le même genre de liens avec l'Iran et ses ambitions nucléaires.

La politique russe, basée sur l'espoir du gain immédiat et d'une plus grande influence diplomatique, est dangereusement myope. L'Ukraine, pour sa part, a choisi de ne pas participer à la construction du réacteur de Bushehr. Si les suspicions que l'Iran a secrètement appris à construire et déclencher une arme nucléaire et à élaborer un cone de missile capable de transporter de telles ogives sont correctes, alors qu'il a ouvertement mis au point des missiles qui pourraient les envoyer, la maîtrise totale de l'enrichissement de l'uranium permettra à ses leaders de violer les limites du Traité de non-prolifération à court terme, quand bon lui semblera. En affaiblissant les relations diplomatiques, la Russie rend le monde plus dangereux.

C'est doublement une erreur, car il n'est pas de l'intérêt de la Russie d'avoir à ses portes un Iran possédant l'arme nucléaire, particulièrement avec les 20 millions de citoyens russes musulmans qui ne cessent de se radicaliser. En outre, les musulmans constituent la seule partie de la population russe qui s'accroît, ce qui signifie qu'ils joueront un plus grand rôle en politique intérieure lors des décennies à venir. Le fait que l’Iran soit souvent considéré comme l’un des principaux soutiens des séparatistes tchétchènes témoigne aussi de la myopie extrême de la politique russe.

Mais la Russie semble aujourd'hui prête à sacrifier ses intérêts sécuritaires à long terme dans la région sur l'autel de son prestige diplomatique immédiat, et pas seulement en ce qui concerne l'Iran. La grande question qui se pose au sujet du Turkménistan est de savoir si le vide laissé par la mort du turkmenbachi Niyazov va permettre à l'extrémisme islamique de s'étendre depuis l'Iran et l'Afghanistan voisins. La seule préoccupation de la Russie semble être que, quel que soit le régime qui lui succèdera, il soit à la botte du Kremlin.

La Russie a longtemps eu la haute main au Turkménistan. La plus grande partie du gaz turkmène est exportée par le système de gazoducs russes. Gazprom, le géant du gaz russe détenu par l'État, l'achète à des prix relativement bas, et le distribue en Russie ou le vend en faisant des bénéfices ailleurs en Europe.

Israël, comme la Turquie et les États-Unis, doit espérer que les nouveaux dirigeants du Turkménistan vont chercher à diversifier la distribution de gaz en soutenant la construction d'un gazoduc sous la mer Caspienne. Mais la diversité est d'abord nécessaire dans la politique turkmène, car la seule opposition basée sur le territoire national est composée, et c'est inquiétant, de fondamentalistes musulmans.

La Russie a à son actif des siècles d'influence au Moyen-Orient et en Asie Centrale, dont plusieurs pays faisaient autrefois partie des empires russes et soviétiques. Elle pourrait jouer pour de bon le rôle de grande puissance dans la région si elle cessait sa quête d'avantages à court terme et commençait à agir dans ses propres intérêts à long terme, qui sont mieux servis par un Iran prospère et démuni de l'arme nucléaire et un Turkménistan bien plus ouvert.

Hide Comments Hide Comments Read Comments (0)

Please login or register to post a comment

Featured