Monday, April 21, 2014
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Vivre dans l’histoire

LONDRES – Il y a peu, j’ai pris part à un débat public avec Paul Keating, ancien premier ministre australien. C’est un homme intéressant, un véritable intellectuel poussé par ses démons intérieurs à critiquer ceux qui n’accordent pas suffisamment de crédit à son rôle transformationnel dans la politique australienne et à dénoncer ce qu’il considère comme du verbiage et des mythes.

Il se trouve donc souvent au cœur de controverses, qui peuvent toutefois avoir une fonction éducative. Par exemple, il a récemment rejeté l’idée que les sacrifices australiens de la campagne Gallipoli de 1916, durant la Première Guerre mondiale, avaient quelque peu créé et sauvé sa nation. Pour lui, l’Australie a atteint la majorité plus tard à Kokoda, souvent qualifié de Thermopyle australienne, lorsqu’un petit groupe de jeunes soldats a résisté à l’avance de troupes de l’armée japonaise, dont le but était manifestement de prendre Port Moresby (Papouasie-Nouvelle-Guinée) et de menacer le continent australien. Pour Paul Keating, la bataille de Kokoda symbolise la vraie douleur de parturition d'une Australie indépendante, et non de quelque appendice colonial britannique à des fins impériales en Extrême-Orient.

Je n’oserais mettre en doute les sensibilités des Australiens au sujet de leur histoire. J'aime trop leur pays pour cela. Cependant, les remarques de Paul Keating soulèvent une question générale sur l'histoire au coeur du sentiment d'identité qui lie toute communauté.

La plupart des pays fabriquent au moins une partie de leur histoire ou camouflent simplement les éléments qui ne correspondent pas à l'idée héroïque qu’ils ont d’eux-mêmes. Par exemple, mon pays a inventé en grande partie ce que cela signifie d'être britannique, afin qu’au XVIIIe siècle, l'Écosse se fasse à l'idée de la domination anglaise et de convaincre l'ensemble du Royaume-Uni de ne pas contester le fait d'être dirigé par des rois allemands.

Durant toute ma vie adulte, la place de la Grande-Bretagne dans le monde a été largement définie par Winston Churchill durant la seconde guerre mondiale et par son point de vue sur notre rôle dans le monde quand la guerre fut finie. Winston Churchill et d'autres dirigeants politiques tenaient à l’instauration d’une Europe unie, mais pour les autres. La Grande-Bretagne ne devait pas en faire partie. L'histoire avait écrit un rôle différent pour nous : souverain, indépendant, détaché des imbroglios du continent et, si ce n'est d’un égal à l'Amérique, au moins d’un officier adjoint chevronné et fidèle.

Une honnêteté un peu plus vigilante sur le véritable poids de la Grande-Bretagne dans l’après-guerre aurait pu nous permettre à nous, Britanniques, de jouer un rôle plus central dans les affaires européennes, de modeler une Union européenne émergente qui soit davantage dans l’intérêt de notre pays.

Quand nous nous trompons sur l'histoire, nos pouvons donc biaiser nos choix stratégiques. Pire que cela, ne pas voir ce qui s'est réellement passé peut déformer l'évolution de notre société. Tôt ou tard, les sociétés même les plus saines sont confrontées à ce qu'elles ont été – bonnes et mauvaises –, ce qui leur permet d’évoluer vers la moralité et l’assurance.

L'Allemagne a fait cela admirablement. Ces deux dernières années, j'ai vu deux films allemands douloureusement honnêtes : « La Chute », sur les derniers jours d'Hitler, et « La Vie des autres », sur les opérations de l'ancienne police secrète d'Allemagne de l'Est (la Stasi). Depuis cette période trouble, l'Allemagne a instauré une démocratie saine et vivace.

D'autres pays ont autour du mal à affronter leur histoire. La Russie bute sur Staline et sur son legs du mal. La Chine refuse de réexaminer la politique de Mao ou d’expliquer de ce qui s'est véritablement passé à Tienanmen en 1989. Certains Japonais continuent d’écrire ou de croire à des contes de fées sur leur histoire avant la guerre et pendant la guerre, ce qui a considérablement entravé les efforts du Japon pour s'entendre sur une réconciliation durable avec la Chine, basée sur la confiance.

En revanche, pensez à la façon dont la France et l'Allemagne ont enterré la hache de guerre et appris à vivre en paix et en confiance. C'est cet acte historique extraordinaire qui a rendu possible la reconstruction et le développement réussi de l'Europe au cours du siècle passé.

Au moins trois leçons sont à retenir de ces songeries d’un homme autrefois étudiant en histoire. Tout d'abord, l’histoire nous apprend sur notre présent comme sur notre passé. Pour reprendre les propos de G. K. Chesterton, écrivain anglais : le problème des hommes qui ne connaissent pas le passé, c'est qu'ils ne connaissent pas le présent.

Ensuite, pour comprendre comment surmonter les problèmes qui nous assaillent – du terrorisme à la prolifération nucléaire –, il faut savoir comment et d’où ils sont apparus. Pourquoi le monde connaît-il aujourd'hui des tempêtes économiques ? Les problèmes d'aujourd'hui sont-ils comparables au krach financier de 1929 et à la récession qui l'a suivi ? Que nous dit l'histoire sur les conséquences de la réaction protectionnisme à ces événements ?

Enfin, si les Etats-nations demeurent la base des affaires internationales et que la loyauté envers notre nation – le patriotisme – est une bonne chose, le nationalisme peut-être profondément destructeur. La devise « mon pays, à tort ou à raison » est source de grandes souffrances. Une enquête rigoureuse sur l’histoire peut nous sauver de l'aveuglement sur qui nous sommes et sur ce que nous pouvons faire. Les débats sur l’histoire sont signes de santé dans nos sociétés. Remercions  donc Paul Keating à trois égards, qu'il ait tort ou raison.

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