Thursday, April 24, 2014
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Justice pour les morts de Srebrenica

LA HAYE – Les atrocités commises en 1993 à l’encontre des musulmans slaves près de la ville minière bosniaque de Srebrenica ont catalysé les appels à l’établissement d’un tribunal pour que soient jugés les responsables politiques et militaires accusés de crimes de guerre en ex-Yougoslavie.

Le nouveau tribunal des Nations Unies qui fut formé – près de cinquante ans après les derniers jugements rendus à Nuremberg et à Tokyo – fut le précurseur de tribunaux ad hoc en vue de poursuivre les auteurs du génocide au Rwanda, Charles Taylor et ses bouchers trafiquants de  diamants de sang en Sierra Leone et les assassins Khmer Rouge au Cambodge. Le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie (TPIY) a aussi donné naissance à la Cour pénale internationale permanente pour juger les criminels du monde entier.

Ne craignant pas un TPIY dont les travaux n’avaient pas encore été testés, les soldats Serbes ont finalement envahi la ville même de Srebrenica – malgré sont statut de « zone sécurisée » sous la protection des Nations Unies – il y a quinze ans, le 11 juillet 1995 ; ils en ont expulsé ses habitants et exécuté 7 600 prisonniers. De ce massacre, cependant, sont nés le tribunal et les cours soutenues par l’étranger pour juger les crimes de guerre en Bosnie et en Serbie qui ont permis l’effort de justice international le plus significatif à ce jour.

Sans fanfare médiatique, avec des pouvoirs d’arrestation et d’enquête limités, et malgré les « réalistes » de la politique étrangère et militaires qui considèrent que le justice internationale est une chimère, ces institutions judiciaires ont rendu justice aux morts de Srebrenica et à ses survivants, et ont démontré que la justice peut être rendue dans d’autres zones de conflit. Bien sûr, c’est une justice imparfaite et peu satisfaisante, mais pas moins imparfaite ou décevante que celle rendue par les tribunaux nationaux.  

Le TPIY a qualifié le massacre de Srebrenica d’acte de génocide. Le tribunal et les cours locales ont mis sous les verrous 13 donneurs d’ordres, ainsi que 17 membres des pelotons d’exécution ; 11 hommes, dont quatre dirigeants, sont face à leurs responsabilités. Les procès du chef politique bosniaque Radovan Karadžić et de Jovica Stanišić, ministre de la police dans la Serbie de Slobodan Milošević, sont actuellement en cours.

Bien sûr, le commandant bosno-serbe Ratko Mladić est toujours en fuite. Mais les autorités serbes, au cour d’une tourmente économique, ne pourront pas indéfiniment le maintenir aux Etats-Unis et l’Union Européenne exerce aussi des pressions dans ce sens. La Serbie a d’ailleurs récemment transmis à la justice le journal de guerre de Mladić.

Les procès de Srebrenica ont aussi révélé un nombre record de crimes difficilement soutenables dont la gravité a été honteusement niée par les dirigeants politiques serbes, d’anciens responsables des Nations Unies et d’autres. Grâce au TPIY, chacun peut lire les transcriptions des appels téléphoniques interceptés demandant à ce que plus de « paquets » soient livrés sur les champs d’exterminations. Miroslav Deronjić, président d’un district serbe, a rapporté lors de son témoignage un commentaire que lui avait adressé Karadžić : « Miroslav, ces gens doivent mourir. »

Nous savons quand, où et à qui Mladić a transmis l’ordre de tuer. Le site internet du Tribunal montre la vidéo d’une exécution. Nous savons qu’un conducteur de camion serbe a sauvé un jeune garçon qui avait survécu à un peloton d’exécution et qui, pleurant son père, s’était extirpé d’un amas de corps entremêlés. Nous savons qu’un officier serbe a défié Mladić et a refusé de donner l’ordre à ses hommes de prendre part à ce carnage.

Le TPIY connait bien sur des dysfonctionnements. Les juges et les avocats ont traité trop de témoins avec condescendance, comme si le tribunal leur faisait une faveur. Les juges ont condamné trop d’assassins d’une manière absurde à des peines de prison trop indulgentes, sapant ainsi le pouvoir de dissuasion que le tribunal aurait pu générer. Ils ont été particulièrement sévères envers l’un des hommes de Mladić qui, ayant plaidé coupable, avait transmis des informations internes accablantes ; cette sévérité n’a fait que dissuader l’obtention d’autres aveux par l’accusation. Les procureurs ont aussi ordonné de manière un peu légère que des effets personnels de victimes de Srebrenica soient incinérés ainsi que des éléments découverts en Albanie et d’autres preuves, pour ensuite s’offusquer afin d’éviter un scandale. De nouvelles règles et procédures, ainsi qu’une meilleure formation, pourraient minimiser de tels défauts.  

Mais sans le TPIY, les assassins de Srebrenica et de scènes de guerre un peu moins médiatisées auraient connu l’impunité. Karadžić continuerait de couler des jours heureux à Belgrade. Les généraux en retraite se doreraient la pilule au bord de l’Adriatique. Et les écrasantes preuves de la complicité de la Croatie avec la Serbie dans le démembrement de la Bosnie – un fait que les médias ont aussi ignoré – n’auraient jamais été révélées.

Et, suite à l’anniversaire de ce massacre, on peut sans réserve dire que sans la justice internationale, toutes les victimes de Srebrenica – y compris le beau-frère de mon père, Huso Čelik, et tous les autres encore disparus – continueraient de se décomposer anonymement dans les charniers. Leurs proches attendraient toujours de pouvoir se réunir au cimetière du souvenir de la ville, où, à l’occasion de cet anniversaire, ils se sont agenouillés, et, ramenant leurs mains sur leurs yeux, ont récité la prière des morts pour demander à Allah le pardon pour les vivants comme pour les morts.

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