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L'Europe aura-t-elle la volonté d'agir avant qu'il ne soit trop tard ?

NEWPORT BEACH – Tandis que la crise de l'Europe s'aggrave, on ne compte plus les métaphores pour décrire la situation. Pour certains l'heure du glas a sonné, pour d'autres l'Europe est une voiture qui fonce vers l'abîme. Pour tous, nous approchons d'un moment existentiel dangereux.

Les optimistes - heureusement il en reste quelques-uns, notamment en Europe même - pensent que lorsque la situation sera vraiment grave, les dirigeants politiques prendront le taureau par les cornes et remettront l'Europe sur la voie de la croissance, de la création d'emplois et de la stabilité financière. Mais les pessimistes sont de plus en plus nombreux et de plus en plus influents. Ils soulignent que des dysfonctionnements politiques s'ajoutent à la crise financière, exacerbant les conséquences de l'erreur de conception initiale de la zone euro.

L'avenir dépend en fin de compte de la volonté des Etats de la zone euro de prendre les décisions difficiles indispensables, de manière coordonnée et au bon moment. Mais ce n'est pas le seul facteur : quand ils en auront la volonté, auront-ils aussi la capacité de renverser le cours des choses ? Le retard pris rend le défi encore plus impressionnant et le résultat encore plus incertain.

Des observateurs particulièrement qualifiés estiment que ce sont les crises, plutôt qu'une vision pour l'avenir, qui ont permis des avancées aux moments critiques de l'intégration européenne - une construction mue depuis ses débuts, il y a déjà quelques dizaines d'années, par le désir d'assurer une paix et une prospérité durable au sein d'une région qui fut l'une des plus violentes du monde et le lieu de souffrances humaines épouvantables. L'Union européenne (dont les 17 pays membres de la zone euro) reste un ensemble d'Etats-nations très différents entre eux en terme d'économie, de finance et de conditions sociales. Les différences culturelles persistent. Les cycles politiques ne sont pas synchronisés. Et bien trop de mécanismes de gouvernance régionale - à l'exception notable de la Banque centrale européenne - manquent d'influence, de crédibilité, et par conséquent d'efficacité.

Abandonné à lui-même, un tel ensemble est vulnérable à des disputes récurrentes, à des prises de position déstabilisatrices et à des désaccords quant à la voie à suivre. C'est pourquoi la progression vers une véritable intégration économique et politique a été si lente, même en l'absence de crise. Néanmoins tout cela peut changer rapidement à l'approche d'une crise, en particulier si elle menace l'intégrité du projet européen.

Or c'est précisément là où en est la zone euro. La crise de la dette qui a débuté en Grèce, à la périphérie de la zone euro, fait tache d'huile vers son centre, au point de menacer la survie de la zone euro elle-même.

La lenteur à réagir a élargi l'éventail des dangers qui menacent l'avenir de l'Europe. Le maintien d'une union monétaire à 17 n'est plus une certitude. On discute un peu partout de l'éventualité de la sortie de la zone euro de divers pays, en commençant par la Grèce. Seuls quelques idéalistes à tout crin nient le risque croissant d'une désintégration totale de la zone euro. 

Pourtant nombreux sont les vétérans de l'intégration européenne à voir quelque chose de positif dans la crise actuelle. Pour eux, seule une crise peut mettre fin aux demi-mesures et pousser les dirigeants européens à s'engager sur une voie qui garantisse la stabilité de la zone euro (l'élargissement de l'union budgétaire, bancaire et politique en complément de l'union monétaire).

Mais ce point de vue n'est pas sans danger lui aussi. Il suppose qu'en dernière extrémité les dirigeants politiques prendront les décisions voulues. Mais en auront-ils cette capacité ? Pour des raisons économiques, financières, politiques et sociales, les citoyens européens rejettent comme jamais auparavant la zone euro. Plus cette situation persiste, moins les dirigeants politiques pourront influer sur la destinée de leur pays et sur celle de la construction européenne.

L'activité du secteur privé ralentit, elle est déjà presque au point mort dans les économies les plus vulnérables de la zone euro (la Grèce) qui subissent une panique bancaire de plein fouet. Ailleurs, les déposants commencent à transférer leurs économies vers les pays les plus robustes de l'UE (l'Allemagne) ou vers des pays sûrs (la Suisse et les USA). Les entreprises les plus fragiles licencient, tandis que les autres suspendent leurs investissements. Les investisseurs internationaux continuent à sortir en masse de la zone euro, transférant ainsi le passif aux contribuables et l'inscrivant au bilan de la Banque centrale européenne.

Il n'est donc pas étonnant que le mécontentement gronde et que des mouvements politiques marginaux prennent de l'importance dans toute la zone euro. Autre conséquence lors des derniers scrutins, dans prés des deux-tiers des pays de la zone euro, les électeurs ont renvoyé l'équipe dirigeante.

Tout cela nuit à l'efficacité des différentes mesures gouvernementales - réduisant leur crédibilité, affaiblissant leur portée économique et empêchant les autorités de réagir face au retrait des capitaux privés et à la baisse de la consommation. Aussi, le système économique et financier libéral qui il n'y a pas si longtemps conférait à l'Europe une certaine puissance a perdu sa force d'entraînement.

Moi aussi j'aime les métaphores. Lors d'un voyage en Europe la semaine dernière j'en ai entendu une qui illustre parfaitement la principale dynamique qui y est à l'oeuvre aujourd'hui : les dirigeants de la zone euro sont à bord d'un radeau qui se dirige vers une chute d'eau vertigineuse. Plus ils attendent pour réagir, plus le radeau prend de la vitesse. Au point que ce qui va advenir ne dépend plus simplement de leur volonté de coopérer pour sauver le radeau. Cela dépend également de leur capacité à le manœuvrer, alors qu'il est de plus en plus difficile à ma��triser.

Le message est sans ambiguïté. En raison de la gravité de la crise, au dernier moment les leaders de la zone euro vont probablement surmonter leur résistance intrinsèque à faire un compromis et à collaborer. Mais plus ils se chamaillent et plus ils traînent des pieds, plus grand est le risque que leur volonté ne suffise plus à triompher de la tempête. 

Traduit de l’anglais par Patrice Horovitz