Tuesday, October 21, 2014
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L’Ukraine vit dangereusement

VIENNE – Il y a sept ans, la Révolution orange semblait promettre l’avènement d’une réelle démocratie. Depuis, les libertés démocratiques ont été restreintes, l’ancien Premier ministre et co-leader de la révolution Iulia Timoshenko est en prison, et le régime du président Viktor Ianoukovitch, isolé de la scène internationale. L’Ukraine périclite.

Aujourd’hui, un petit groupe d’oligarques agglutinés autour de Ianoukovitch s’est emparé du pouvoir. Ils manipulent les élections, contrôlent les médias, et refaçonnent les institutions du pays au profit de leurs seuls intérêts. Les condamnations de l’Occident n’ont eu aucun effet. Aussi longtemps qu’ils contrôleront les industries et les ressources naturelles du pays, ils maintiendront leur main mise sur le pouvoir – une approche perfectionnée par leur modèle, l’ancien Premier ministre italien Silvio Berlusconi.

Quoi que l’on pense de Timoshenko, elle n’a pas été emprisonnée pour un prétendu crime commis alors qu’elle était au pouvoir. Elle est en prison parce qu’elle a perdu le pouvoir. Cela ouvre la voie à toute forme de cruauté en établissant un précédent – le gagnant rafle la mise, le perdant va en prison.

Il est difficile de prévoir l’issue du procès de Timoshenko – Ianoukovitch succombera-t-il aux pressions de l’Union Européenne et des Etats-Unis pour la libérer, ou aux forces qui veulent l’exclure à jamais de la vie politique. Jusqu’à il y a peu, les responsables ukrainiens avaient des moyens plus efficaces pour gérer les opposants gênants. En 2000, par exemple, le journaliste Georgui Gongadzé a été kidnappé et décapité après avoir publié en ligne des informations sur des faits de corruption au plus haut niveau de la hiérarchie gouvernementale. Au cours de l’enquête qui s’en est suivie, l’ancien ministre de l’Intérieur Iouri Kravtchenko a été tué de deux balles dans la tête quelques heures avant d’avoir pu être entendu comme témoin.

Il se peut que Timoshenko elle-même n’ait pas pris la mesure de l’éloignement de son pays des normes démocratiques lorsqu’elle brocardait Ianoukovitch et ses opposants pendant son procès. Son premier bref emprisonnement en 2001 lui avait fourni un capital politique et l’avait projetée aux tous premiers rangs de l’opposition démocratique.

Il se peut aussi que Ianoukovitch lui-même n’ait pas anticipé les conséquences de l’arrestation, du procès, et de l’incarcération de Timoshenko. Certains théoriciens de la conspiration ukrainienne – et ils sont légions– soutiennent que Ianoukovitch aurait été piégé par une désinformation habile de son entourage.

Le préjudice subi par le pays serait lourd et durable si l’UE devait refuser de signer l’accord d’association avec l’Ukraine à cause de l’arrestation de Timoshenko lors du prochain sommet Ukraine-UE à Kiev le 19 décembre prochain. Mais chaque mois supplémentaire que Timoshenko passe derrière les barreaux– plus de trois à ce jour – ne fait qu’accroitre son martyr et met Ianoukovitch dans une délicate situation quand à l’éventualité d’une libération. Ianoukovitch est devenu otage d’une situation qu’il a créée, et n’a donc rien fait pour s’en extraire.

Vladimir Poutine s’était retrouvé dans une situation similaire en 2003 alors qu’il était président, avec l’arrestation du magnat du pétrole Mikhaïl Khodorkovsky. Khodorkovsky était à l’époque l’homme le plus riche de Russie et critiquait ouvertement le gouvernement russe ; son arrestation avait soulevé une tempête de protestations internationales. Comme Ianoukovitch, Poutine est sous pression de l’Occident pour libérer son opposant, mais le risque politique est trop grand.

Les objectifs de Ianoukovitch ne sont pas clairs. Il ne répond pas à la pression européenne, même si l’Ukraine gagnerait en poids politique à entretenir des relations plus étroites avec l’UE. Peut-être n’aime-t-il tout simplement pas l’UE, parce qu’elle a applaudi sa défaite lors de la révolution orange, et parce qu’il commet des gaffes embarrassantes à chaque fois qu’il s’y rend.

Il se peut aussi qu’il ait appris du président biélorusse Alexander Loukachenko que l’UE a peu d’influence sur la politique intérieure des pays non membres de l’UE. Au premier signe positif en provenance de Biélorussie, l’UE pardonne et oublie. Et d’ailleurs, en l’absence de signe positif de l’Ukraine, le Parlement Européen a malgré tout recommandé l’entame de négociations sur l’accord d’association.

D’une manière générale, la politique étrangère de Ianoukovitch semble réactive. En 2010, par exemple, il a cédé à la pression de Poutine et étendu le bail des installations navales en Crimée jusqu’en 2042, alors que Timoshenko, entre autres, soulignaient l’inconstitutionnalité du traité.

Ianoukovitch a aussi affaibli la force géopolitique de l’Ukraine face à la Russie en rejetant l’invitation tendue par l’OTAN en 2010. Même si le Kremlin ne voit pas d’un très bon œil le futur accord d’association EU-Ukraine, il n’a pas de raison de trop s’en inquiéter tant que Ianoukovitch demeure un président affaibli dans un pays divisé.

L’Ukraine devient donc un dangereux mélange d’autoritarisme et de capitalisme corrompu. En Biélorussie, un Loukachenko amoindri recourt de plus en plus à la force brute pour maintenir son pouvoir – disloquant les manifestations pacifiques, jetant en prison les opposants politiques, et terrorisant l’intelligentsia. En comparaison, Berlusconi est un éclatant exemple de bonne gouvernance. Mais – et Ianoukovitch et ses partisans en sont parfaitement conscients – Berlusconi est parti. Pas Loukachenko.

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