Thursday, October 30, 2014
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Le mythe de la méritocratie chinoise

CLAREMONT, CALIFORNIE – Les scandales politiques jouent parfois un rôle important dans l’assainissement des gouvernements. Ils détruisent la carrière politique d’individus aux comportements douteux. Plus important encore, il arrive qu’ils fassent s’effondrer des mythes politiques pourtant à la base de la légitimité de certains régimes.

C’est ce qui semble actuellement se produire en Chine avec l’affaire Bo Xilai. Le mythe politique qui s’est effondré en même temps que Bo, ancien cadre du Parti communiste dans la municipalité de Chongqing, n’est autre que l’idée selon laquelle les règles du Parti reposeraient sur la méritocratie.

À bien des égards, Bo incarnait le concept chinois de « méritocratie » – instruit, intelligent, sophistiqué, et charmant (principalement de l’avis des dirigeants occidentaux). Mais après sa chute, il s’est révélé sous une toute autre lumière. Outre son implication présumée dans un certain nombre de crimes, Bo était connu comme un apparatchik impitoyable, doté d’un ego surdimensionné, mais sans véritable talent. Son passé en tant qu’administrateur local était médiocre.

L’ascension de Bo au pouvoir a reposé davantage sur son pedigree (son père ayant été vice-Premier ministre), ses protecteurs politiques, et sur une manipulation des règles du jeu. Par exemple, les visiteurs de Chongqing ont pu s’émerveiller devant l’infrastructure moderne et les gratte-ciels colossaux construits au cours du mandat de Bo. Ce qu’ils ignorent sans doute, en revanche, c’est que l’administration Bo a emprunté l’équivalent de 50% du PIB local pour financer cette frénésie de construction, et que la majeure partie de la dette ne pourra pas être remboursée.

Le cas de Bo n’est malheureusement pas une exception en Chine, mais plutôt la règle. Contrairement à la perception dominante dans les rangs occidentaux (notamment parmi les chefs d’entreprise), le gouvernement chinois actuel est truffé d’habiles apparatchiks, comme Bo, qui ont grimpé les échelons par la tricherie, la corruption, le favoritisme, et la manipulation.

Signe parmi les plus évidents de cette tricherie systématique, de nombreux hauts fonctionnaires chinois recourent à des faux, ou acquièrent des diplômes douteux pour redorer leur curriculum. Les accomplissements académiques étant considérés comme des indices du mérite, ces responsables se bousculent pour obtenir des diplômes supérieurs afin de prendre l’avantage sur la concurrence dans une perspective de pouvoir.

L’écrasante majorité de ces responsables finissent par obtenir des doctorats (un diplôme qui ne servira pas davantage dans cette course à l’armement politique) délivrés dans le cadre de programmes à temps partiel, ou par des centres de formation du Parti communiste. Parmi les 250 membres des comités provinciaux permanents du Parti communiste, un groupe d’élite composé de cadres du parti et de gouverneurs, 60 affirment être titulaires d’un doctorat.   

Fait révélateur, seulement dix d’entre eux ont terminé leurs études de doctorat avant de devenir responsable au sein du gouvernement. Les autres ont obtenu leur doctorat (la plupart du temps en économie, management, droit, et ingénierie industrielle) dans le cadre de programmes à temps partiel pendant qu’ils exerçaient leurs fonctions en tant que hauts fonctionnaires très occupés par leur mission auprès du gouvernement. L’un d’eux a été capable d’obtenir son doctorat en seulement 21 mois, un exploit improbable dans la mesure où les cours seuls, sans la dissertation, nécessitent habituellement au moins deux ans dans la plupart des pays proposant des programmes de doctorat. Compte tenu du nombre élevé de responsables chinois étalant ouvertement des diplômes académiques frauduleux ou douteux, sans aucune conséquence, on imagine l’ampleur des autres formes de corruption.

Un autre indicateur auquel il est souvent fait référence pour mesurer le « mérite » d’un responsable chinois consiste dans la capacité de celui-ci à créer de la croissance économique. À première vue, cela pourrait sembler être un critère objectif. En réalité, la croissance du PIB est toute aussi malléable que les diplômes des responsables.

Le gonflement des chiffres de croissance locale est un exercice si communément répandu que les données de croissance du PIB provincial rapportées, lorsqu’on les additionne, résultent en une somme toujours supérieure aux données de croissance nationale, une totale impossibilité mathématique. Et même lorsqu’ils ne truquent pas les chiffres, les hauts dirigeants peuvent jouer avec le système d’une autre manière.

En raison de la durée relativement courte de leur mandat à un poste donné avant d’être promu (moins de trois ans en moyenne pour les maires locaux), les responsables chinois sont soumis à la pression considérable de démontrer leur capacité à produire des résultats économiques rapidement. L’une des manières de le faire consiste à exploiter un levier financier, généralement en vendant des terrains ou en les utilisant comme garantie pour emprunter de larges sommes d’argent auprès de banques étatiques souvent complaisantes, afin de financer d’immenses projets d’infrastructure, comme l’a fait Bo à Chongqing.

Ceci aboutit à une promotion des responsables ayant contribué rapidement à une croissance du PIB. En revanche, la facture économique est sociale est très élevée. Les gouvernements locaux sont aux prises avec une montagne de dettes et d’investissements gaspillés, les banques accumulent les prêts risqués, et les agriculteurs perdent leurs terres.

Pire encore, la course aux promotions s’accélérant au sein de la bureaucratie chinoise, même les faux diplômes et le gonflement des chiffres de croissance du PIB ne suffisent plus à assurer l’avancement d’une carrière. L’élément déterminant du plus en plus les perspectives d’avancement d’un responsable n’est autre que son guanxi, c’est-à-dire ses connexions.  

Selon les sondages réalisés auprès des responsables locaux, c’est le favoritisme, et non le mérite, qui est devenu le facteur le plus essentiel dans le processus des nominations. Pour ceux qui ne jouissent pas du guanxi, l’unique solution consiste à acheter les nominations et les avancements au moyen de pots de vin. Dans le jargon chinois, cette pratique est baptisée maiguan, littéralement « l’achat de poste ». La presse officielle chinoise est remplie de scandales de corruption de ce genre.

Compte tenu de cette dégradation systématique du mérite, peu de citoyens chinois croient encore être gouvernés par les grands de ce monde. Pourtant, étrangement, le mythe de la méritocratie chinoise demeure très présent chez les occidentaux ayant rencontré des responsables aux parcours académique impressionnant, comme Bo. Il est grand temps aujourd’hui d’enterrer cette légende.  

Traduit de l’anglais par Martin Morel

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  1. CommentedTenzin Namdhak

    As far as i am concerned the cases of politicial and social factors influenciing one's position is quite common all over the world and i am not inche moved with the article written by Mr. Pei about Mr. Bo. But i think this cases of political forces mingling with the promotion is quite popular in one party nation like China. We have seen the case of the Presidnet of Russia, Mr. Putin obtaining his Ph.d thesis without actually doing it. So i think these cases are prevalent in Authoritarian nation.

  2. CommentedShiang Peow Foo

    Mr. Pei's comments on many senior Chinese officials use fradulent or dubious academic degrees are his conjecture. Where are his factual evidence to back his statement other than guesswork and speculation based on his observations? I respect freedom of opinion, but there must be limits to such freedom. Also, I am utterly disappointed that, as a FULL Professor in an acclaimed university, he should know better than to provide unsubstantiated written opinion. Worse still, Project Syndicate should have vetted before publishing such sloppy work.

  3. CommentedGabriel Cozmin

    The argument is that the world community is naive and unaware of Chinese corruption and lack of meritocracy. But it is the writer of the article who is naive by implying that China is somehow especially non-meritocratic.
    Reality tells us that there's one more myth to be busted, if we are at this topic. The myth of Western meritocracy or indeed of meritocracy of any kind. Decades of world-wide neoliberalism has lead to a complete erosion of moral standards and integrity in the whole world. Does the case of Japan really differ from that of China? Does South Koreea really excel in integrity and merit when we hear all the corrupt deals that are happening there? How about Britain, where we can see Murdoch's monumental influence in politics and business?

    The argument for Bo's inefficiency are hilarious. If Mr Minxin Pei believes that those are failures, I would like to invite him to take a look at Europe and their incentive-based meritocratic political system. Also take a deep look at the private sector and its meritocratical values, also its spending&borrowing patterns, and then the bailout successes. And the political lobbying. The media in britain, italy and pretty much all europe, the financial sector in britain, iceland, greece.. you name it. Are these countries beams of meritocracy and integrity to compare them with shady China?

    The educational system in China abounds of corruption and apparatchiks. No degree of comparison between this and Europe, where the academia has been left at the expense of the private sector. In these advanced western neoliberal societies academics win an extra buck by supporting neoliberal theories of blissful deregulation, being on the payroll of huge corporations (financial, military corporations, Stratfor) and by having an impeccable conduct when assessing students. Especially in Britain, where the children of the aristocracy - ancient and modern alike - reach all of them at the best of the best universities. Their performance is magnificent and at no way to be equaled by commoners, who have way less chances of ever being admitted to Cambridge, Oxford, LSE, St Andrews than pure-blooded Bullingdon club destined younglings.

    The reality is hidden in what is not discussed in this article. The ideological orientation of Bo Xilai as a hard-line leftist with a strong powerbase is especially interesting. In other words, the Communist Party of China ousted a big chunk of its left wing in an affair that also involves British intelligence. It also launched a huge media campaign in online and print to control the information flow and to assess the feedback of the news.
    But we'll call it a "valauable function in cleansing governments". It is somehow moral, since its some bad chinese communists involved, to consider "cleansing individuals of dubious character" a positive act, rather than one that should be analysed to see if that's all it is.

    The use of Chinese terms for corruption and office buying has a magical force. I have seen it in relations to many countries in the Balkans for example. But corruption is a very bad concept, it almost magically incorporates all a societies' illnesses and unites them in one symbol.

  4. Commentedjames durante

    I wonder if there is a parallel of sorts in the so-called financial industry. Consider the JP MOrgan Chase exec, Ina Drew, who recently stepped down in the $2b trading fiasco. She earned $10m in 2010 despite being on medical leave and 40% more, $14 mil, in 2011. Now we are told that the big loss was a result of sloppiness, obvious miscalculations, and a failure of adequate oversight. She will resign with a generous golden parachute I'm sure.

    Either way, as in China, it's a system that allows for great profit-taking without any real risk. In any large bureaucracies people rise to their level of incompetence. Raking off the value created by labor in the name of party expertise (China) or management expertise (the west), ultimately it's the same thing.

  5. CommentedEdward Campbell

    Shouldn't a professor of history be capable of reflecting upon a culture's history? A nation with a stolid history of stability being the first order of business every morning generally relies on the people they know - rather than the people who just graduated to positions of influence.

    That's neither a positive or negative - though the latter would be the tendency in my eyes.

      CommentedSean Su

      I had no idea that China had a "stolid history of stability" when that history is racked with 4,000 years worth of wars, civil wars, riots, and revolutions. It's all covered in China's various famous historical texts, each half a dozen times thicker than the average Christian Bible.

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