Thursday, November 27, 2014
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La Grande illusion

Le livre le plus triste de ma bibliothèque de bureau est un vieux livre publié il y a presque un siècle : The Great Illusion: A Study of the Relation of Military Power in Nations to Their Economic and Social Advantage , (La Grande illusion : étude sur la relation entre la puissance militaire des nations et leur avancement social et économique), de Norman Angell, qui essayait de prouver que la conquête militaire était un concept dépassé.

La théorie d'Angell était simple : dans toutes les guerres industrielles modernes qui durent, tout le monde est perdant. Les perdants y perdent le plus, mais les vainqueurs s'en sortent également plus mal que si la paix avait été préservée. Les pères, les fils, les maris meurent, de même que les mères, les épouses et les filles. Les dépenses atteignent des sommets record. De nombreux bâtiments sont réduits à l'état de gravas. Les réparations de guerre font du tort à la règle de droit sur laquelle s'appuie la prospérité industrielle moderne. Au mieux, les vainqueurs peuvent-ils se targuer d'avoir moins perdu que les vaincus qui eux ont tout perdu. La guerre industrielle moderne, comme le montrait, dans un film sorti en 1982, l'ordinateur de War Games , un jeu très particulier : " le seul moyen de gagner est de ne pas jouer ".

À l'époque où Angell écrivait cela, on pensait que la guerre était un moyen essentiel dans la promotion de la prospérité nationale et que la prospérité commerciale était le résultat de la puissance militaire. Angell s'était interrogé sur la raison pour laquelle toute la classe politique allemande de l'avant-Première guerre mondiale avait pu être convaincue que la prospérité allemande passait nécessairement par une importante flotte de guerre alors que son absence n'avait fait aucune différence dans la prospérité de la Norvège, du Danemark ou des Pays-Bas. Il appelait de ses vœux la maturation des hommes d'État rationnels, quand tous les Premiers ministres et ministres des affaires étrangères reconnaîtraient enfin qu'en dépit de la question disputée, une arbitration qui engage les nations était une meilleure stratégie que la guerre.

Il avait, bien sûr, raison quand il déclarait que le seul moyen de prévenir les guerres modernes industrielles et les destructions et tragédies qu'elles entraînent pour tous était de conclure rapidement un cessez-le-feu. Les gouvernements qui considèrent une guerre agressive comme le moyen de réaliser une certaine prospérité sont assez rares depuis la fin de la Première guerre mondiale : le gouvernement impérial du Japon qui se lança dans la Deuxième guerre mondiale dans le Pacifique et les deux tentatives de Saddam Hussein pour s'approprier quelques champs de pétrole sont les deux exemples qui nous viennent immédiatement à l'esprit. En un sens, les gouvernements ont appris la leçon que Norman Angell professait.

Mais ce qui fait de La Grande illusion le livre le plus triste de ma bibliothèque de bureau est que nous avons maintenant trouvé d'autres raisons de faire la guerre, et les années qui ont suivi la publication du livre d'Angell furent témoins des guerres les plus terribles et les plus sanglantes de l'histoire. Nous avons fait la guerre pour préserver notre domination coloniale et nous avons fait la guerre pour mettre fin à la domination coloniale. Nous avons été les témoins de guerres civiles. Nous avons vu se faire la guerre idéologique. Nous avons vu des guerres d'extermination comme celle qu'Hitler et les Nazis lancèrent contre les juifs et les tziganes d'une part, et les Polonais et les Russes par ailleurs. Nous avons été les témoins de guerres ethniques et des guerres faites pour forcer certains gouvernements à mettre fin au massacre de leurs citoyens. En fait, nous avons assisté à plus de guerres de religion qu'à toute autre époque depuis la fin de la Guerre de Trente ans en Allemagne en 1648.

Et pourtant, tout espoir n'est pas perdu. De l'époque du Proconsul Jules César à la fin de la guerre en 1945, il y eut toujours une armée en train de traverser le Rhin en armes, ou sur le point de traverser le Rhin ou préparant la traversée du Rhin. Aujourd'hui, il n'y en a plus aucune. Il y a un peu plus de 150 ans, les États-Unis se préparaient à partir en guerre contre la seule superpuissance mondiale de l'époque pour essayer de s'accaparer Vancouver, en Colombie britannique, et y instaurer la loi de Washington, D.C. plutôt que celle d'Ottawa ou de Londres.

Vancouver est une jolie ville, et j'apprécierais que les électeurs de la Colombie britannique soient intégrés aux États-Unis, car je crois qu'ils apporteraient un regain de santé à l'électorat américain. Pourtant, personne ne pense que cette idée est suffisante pour déclencher une guerre et aller se battre. Il y a un siècle, la classe politique française était certainement aussi peu encline à défendre l'idée de la paix avec l'Allemagne qu'un homme politique arabe moderne de nos jours au sujet de la paix avec Israël.

Les " réalistes " universitaires spécialistes de politique étrangère (qui cependant ne me paraissent guère très réalistes) attribuèrent la fin de l'antagonisme franco-allemand au fait que ces deux nations avaient alors quelque chose de plus important à craindre : la Russie, terrifiante sous Staline, effrayante sous Kroutchev et inquiétante sous Brejnev. Que la Guerre froide touche à sa fin, disaient-ils, et nous verrons à nouveau la France et l'Allemagne agiter leurs sabres une fois de plus, parce qu'il s'agit là de la tragédie de la politique étrangère fondée sur la force. Toutefois, la Guerre froide est maintenant terminée depuis 15 ans et l'éventualité d'un conflit militaire entre la France et l'Allemagne est aussi improbable qu'entre l'Amérique et le Canada.

J'espère que tout cela est dû au fait de l'interdépendance européenne, une interdépendance préparée avec soin par Jean Monet, Robert Schumann, Konrad Adenauer et tous ceux qui ont suivi leur voie, et non pas le souvenir de l'horreur de la Deuxième guerre mondiale qui a fait disparaître les armées qui autrefois traversaient le Rhin. Si tel est le cas, il existe une chance que l'ère de l'économie mondiale que nous appelons de nos vœux soit plus pacifique que ne le fut le 20ème siècle. Sinon, alors Angell pourrait très bien rester aussi peu pertinent d'autant plus qu'il avait raison.

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