Friday, October 24, 2014
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Les fémicides de la guerre de la drogue

BARCELONE – Le nombre d’assassinats de femmes est en augmentation dans une grande part de l’Amérique Centrale et du Mexique. Dans certains pays, comme au Honduras, cette augmentation est quatre fois supérieure à celle de la courbe des d’hommes. De plus, un grand nombre de ces crimes se caractérise par une extrême violence – sauvagerie sexuelle, tortures, et mutilations – et sont perpétrés par des auteurs (souvent impliqués dans le crime organisé) qui agissent avec une grande impunité.

Dans des pays comme le Chili, l’Argentine, et la Costa Rica, où les chiffres sont globalement plus bas, les meurtres de femmes sont généralement moins violents, et commis par des partenaires ou des ex-partenaires dans un contexte « de violence conjugale. »

En Amérique Latine, tous ces crimes sont qualifiés de « fémicides » : des meurtres de femmes précisément parce qu’elles sont des femmes. Les cas associés à la violence conjugale sont traités légèrement par les tribunaux ; dans certains pays, la jalousie ou l’absence de condamnations antérieures peuvent réduire les peines. Les cas de meurtres commis par des étrangers, souvent d’une cruauté intense – et souvent liés à des groupes du crime organisé comme les maras d’Amérique Centrale – aboutissent rarement devant les tribunaux.  

Mais la réalité de l’Amérique Latine ces dernières années montre certains chevauchements entre ces catégories. Les meurtres violents de femmes ont aussi lieu dans des pays comme l’Argentine, où un nombre surprenant de femmes ont été brulées vives par leur partenaire ou ex-partenaire. Au Mexique, des femmes ont été assassinées par des tueurs à gage, engagés par leur mari ou leur compagnon pour faire croire à un meurtre perpétré par le crime organisé. Et, dans les pays d’Amérique Centrale, les assassinats de femmes par des groupes criminels constituent un message ou une menace envoyés à l’attention de leurs maris ou compagnons.

Le fémicide en Amérique Latine relève néanmoins de diverses réalités. Le taux de fémicides au Salvador est le plus élevé de la région : 13,9 pour 100 000. Au Guatemala, ce taux est de 9,8 pour 100 000 femmes, et dans les états mexicains comme le Chihuahua, la Basse Californie, et le Guerrero, il a presque triplé entre 2005 et 2009, à 11,1 pour 100 000. Mais les taux dans les pays tel que le Chili et l’Argentine ne dépassent pas 1,4 pour 100 000.

Cette différence souligne une réalité fondamentale : dans certains pays, la violence associée à la « guerre contre les narco-traffiquants » et le crime organisé – y compris la corruption de l’état – a des conséquences spécifiques sur les femmes. Tout comme la guerre, le viol cruel de femmes a une valeur symbolique : cela crée une cohésion à l’intérieur des groupes armés, réaffirme la « masculinité », et est un moyen d’atteindre « le moral de l’ennemi. »

Mais la violence « conjugale » est elle aussi en progression : même si des femmes partout dans le monde sont menacées par leurs compagnons, le risque est plus élevé lorsque les hommes ont un accès facilité aux armes et une probabilité réduite d’être présentés devant la justice, comme c’est le cas au Mexique et au Guatemala, où le taux d’impunité dépasse les 95%.

Depuis 2007, différentes lois ont été adoptées pour sanctionner spécifiquement les fémicides : au Costa Rica et au Chili, de telles lois concernent uniquement les meurtres commis par les compagnons ou les ex-compagnons tandis qu’au Guatemala et au Salvador, les meurtres commis par des étrangers sont aussi couverts. Des lois et des initiatives similaires ont proliféré au Mexique ces derniers mois aussi.

Il n’est pas encore certain que ces lois permettront de punir effectivement ces crimes ou si elles permettront simplement de masquer les chiffres : dans certains cas où il s’avère difficile de trouver des éléments de preuve pour valider le fémicide, un grand nombre de meurtres resteront qualifiés de simples homicides, et les autorités pourront alors prétendre avoir « réduit » le taux de fémicides.

Dans des pays comme le Chili ou le Costa Rica – comme dans une grande partie du monde – les groupes de soutien aux droits des femmes exigent que l’état fasse en sorte de prévenir le fémicide en agissant rapidement et efficacement contre les menaces de mort et d’abus. Dans les pays les plus affectés, ils exigent aussi que les meurtriers soient jugés. Mais compte tenu de la grave détérioration des systèmes de police et judiciaire dans une grande partie de la région, de nouvelles lois ne sont pas suffisantes.

Aussi longtemps que la « guerre de la drogue » restera un bon business non seulement pour les trafiquants et ceux qui blanchissent l’argent, mais aussi pour l’industrie des armes des pays développés, le flux d’armes dans la région continuera de d’alimenter la violence – y compris ses manifestations les plus extrêmes contre les femmes – et fragilisera le système judiciaire. Le non contrôle des armes, et l’impunité, font qu’il est facile et peu cher de tuer.

Bien sûr, la violence contre les femmes existe aussi en temps de paix. Mais elle augmente et empire en temps de guerre. La « guerre de la drogue » doit prendre fin et cela implique des changements à l’échelle mondiale dans les politiques de contrôle de la drogue que, malheureusement, aucune initiative anti-fémicide ne mentionne. Mettre fin à cette guerre ne mettra pas fin aux fémicides en Amérique Centrale et au Mexique, mais cela permettrait au moins de ramener le taux d’assassinats de femmes à des niveaux plus « salutaires » tels que ceux d’autres pays qui ont la chance d’être plus éloignés des principales routes de trafic.

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