Tuesday, November 25, 2014
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Du G20 au J0

NEW-YORK – Nous vivons dans un monde dont la gouvernance est en principe entre les mains du G20. Mais en réalité il n'y a pas de leadership mondial, les membres du G20 étant en désaccord en ce qui concerne la politique fiscale et budgétaire, les taux de change, les déséquilibres mondiaux, le commerce, la stabilité financière, le système monétaire international, l'énergie et la sécurité internationale. Les grandes puissances ne pensent plus parvenir à un accord gagnant-gagnant sur ces problèmes et considèrent maintenant leur résolution comme un jeu à somme nulle, autrement dit un J0 qui définit en quelque sorte le monde d'aujourd'hui.

Au 19° siècle le Royaume-Uni était la puissance hégémonique, l'Empire britannique imposait alors au nom de l'intérêt général le libre échange, la mobilité des capitaux, l'étalon-or et la livre comme principale devise constitutive des réserves mondiales. Il a été détrôné au 20° siècle par les USA qui ont imposé la Pax Americana afin de garantir la sécurité de la plus grande partie de l'Europe occidentale, de l'Asie, du Moyen-Orient et de l'Amérique latine. Les USA ont également dominé les institutions de Bretton Woods, à savoir le Fonds monétaire international, la Banque mondiale et plus tard l'Organisation mondiale du commerce, ce qui leur a permis de fixer la réglementation financière et commerciale au niveau international, tandis que le dollar est devenu la principale devise servant de réserve.

Aujourd'hui cependant "l'empire américain" connaît un problème budgétaire et ses finances sont sous tension. Par ailleurs il faut compter avec la puissance montante, la Chine, créatrice d'un modèle de capitalisme d'Etat et qui n'a rien d'une démocratie. Elle tire avantage du système mondial en ce qui concerne le commerce, les taux de change et la lutte contre le changement climatique, sans y contribuer dans le sens de l'intérêt général. Et si l'on se plaint du rôle dominant du dollar, le yuan chinois est encore loin de jouer un rôle en tant que devise servant de réserve.

Le vide laissé par l'effacement relatif des USA souligne encore l'absence de leadership mondial en terme de gouvernance économique et politique au sein du G20 depuis qu'il a remplacé le G7 au début de la récente crise économique et financière. A l'exception du sommet du G20 d'avril 2009 à Londres qui s'est conclu par un consensus sur un plan de relance conjoint monétaire et budgétaire, le G20 s'est transformé en un forum bureaucratique de plus où l'on discute beaucoup sans s'entendre sur grand chose.

Ainsi les grandes puissances économiques continuent-elles à se chamailler pour décider s'il faut plus de relance monétaire et budgétaire ou au contraire s'il en faut moins. Il existe également des désaccords majeurs sur la question de savoir s'il faut réduire les déséquilibres globaux des comptes courants et sur le rôle que les mouvements de devises pourraient jouer en cas d'ajustement. Les différents sur les taux de change conduisent à des guerres des devises qui pourraient déboucher sur des guerres commerciales et une flambée de protectionnisme.

Le cycle de négociations multilatérales de Doha sur l'ouverture des marchés est bel et bien mort et certains pays imposent à nouveau un contrôle des capitaux sur les flux financiers volatiles et sur les investissements directs étrangers, aussi le risque de protectionnisme financier augmente-t-il. De la même manière, il n'y a pas de consensus sur la réforme de la réglementation et de la surveillance des institutions financières – et encore moins sur la réforme du système monétaire international basé sur des taux de change variables et sur le rôle central du dollar en tant que devise principale servant de réserve.

On peut également mentionner les négociations sur la lutte contre le réchauffement climatique qui n'ont pas abouti et les divergences quant à la manière d'assurer la sécurité alimentaire et énergétique, tandis que c'est la bagarre pour l'accès aux ressources mondiales. Enfin, les grandes puissances sont en désaccord et sont impuissantes à imposer des solutions durables en matière de problèmes géopolitiques, qu'il s'agisse des tensions dans la péninsule coréenne, des ambitions nucléaires iraniennes, du conflit israélo-arabe, des troubles en Afghanistan et au Pakistan ou de la transition politique des régimes autocratiques du Moyen-Orient. Plusieurs facteurs expliquent comment le monde du G20 est devenu celui du J0.

Premièrement, il est plus difficile de se mettre d'accord à 20 qu'à 7 quand la discussion ne vise pas simplement à des principes généraux, mais porte sur des propositions précises.

Deuxièmement, les dirigeants du G7 croient à l'efficacité de l'économie de marché pour parvenir à une prospérité durable et à l'importance de la démocratie pour la stabilité politique et la justice sociale. Le G20 par contre inclut des dirigeants autocratiques qui ont un autre point de vue sur le rôle économique de l'Etat, le respect de la loi, le droit de propriété, la transparence et la liberté d'expression.

Troisièmement, les puissances occidentales ne disposent pas du consensus voulu sur le plan intérieur et n'ont pas les moyens financiers suffisants pour favoriser des avancées sur les questions de politique internationale. Les USA sont polarisés sur le plan politique et devront à un moment ou à un autre réduire leur déficit budgétaire. L'Europe se préoccupe avant tout se sauver la zone euro et n'a ni politique étrangère ni politique de défense commune. Quant au Japon, embourbé dans une impasse politique liée à ses réformes structurelles, il ne peut agir face à un déclin économique de longue durée.

Enfin, les puissances montantes comme la Chine, l'Inde et le Brésil sont trop polarisées par la prochaine étape de leur développement pour pouvoir assumer le poids financier et politique qui accompagne leurs nouvelles responsabilités internationales.

Autrement dit pour la première fois depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, aucun pays, aucune alliance internationale aussi forte soit-elle n'a la puissance politique ou les moyens économiques voulus pour parvenir à ses buts sur la scène internationale. Comme l'Histoire le montre, ce vide pourrait encourager des politiciens ambitieux et agressifs à retourner la situation à leur profit.

L'absence d'accord global de haut niveau pour parvenir à un nouveau système de sécurité collective qui devrait concerner en priorité la puissance économique plutôt que militaire n'est pas simplement irresponsable, mais dangereux. Un monde du J0 sans leadership et sans coopération multilatérale est générateur d'instabilité. C'est une menace pour la prospérité économique et la sécurité de la planète.

Nouriel Roubini est président de Roubini Global Economics (www.roubini.com) etprofesseur d'économie à l'université de New-York (Stern School of Business, NYU). Il est égalementco-auteur d'un livre intitulé Crisis Economics: A Crash Course in the Future of Finance.

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