Wednesday, October 1, 2014
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KGB Petroleum

MOSCOU – Il faut garder un élément essentiel à l'esprit lorsqu'on parle de la Russie : malgré ce que l'on voit à la surface, elle ne change jamais vraiment. Les bâtiments, les modes et même les régimes (au moins dans le nom) ont beau changer, le noyau du pays, son legs de police secrète d’Etat, n’est jamais loin de la surface.

Aujourd'hui, le Service fédéral de sécurité (FSB), version contemporaine du KGB, gère les compagnies d’énergie de la Russie globalement de la même façon directive que le KGB gérait autrefois l'Union soviétique, les compagnies en question se subordonnant toujours aux besoins politiques du régime. Depuis que Vladimir Poutine, actuellement premier ministre, est devenu président de la Russie en 2000, les vastes richesses énergétiques du pays se concentrent de plus en plus entre les mains de l'État. Et les mains qui contrôlent réellement la première économie de gaz naturel au monde sont celles du FSB.

En fait, le KGB/FSB est la première école de commerce de la Russie. Imaginez des diplômés titulaires d'un master en administration brutale (et d’une violente inefficience). Les anciens espions occupent désormais le haut commandement d’une économie russe centrée sur l’énergie ; pourtant, leur rôle n'est nullement différent de ce qu'il était à l’époque soviétique, quand l'URSS promouvait ses intérêts par le biais d’Etats satellites et du pouvoir militaire. Aujourd'hui, la Russie fait jouer sa puissance via les compagnies d'énergie.

Aucune compagnie n'illustre mieux cela que Gazprom, mastodonte de l’énergie géré par l'Etat, qui a englouti les ressources du pétrole, des médias, des intérêts bancaires et des fermes du pays, et cherche à faire de même avec les biens énergétiques d’aval hors du pays, en particulier en Europe. Il ne devrait donc pas être surprenant que Dimitri Medvedev, ancien président de Gazprom remplacé par Valery Golubyev, ancien général du KGB, soit désormais président de la Russie. Parmi les hauts dirigeants de Gazprom, on retrouve d’autres ex-membres du KGB, notamment Sergei Ushakov et Konstantin Chuichenko.

Ce que Gazprom est au gaz naturel, Rosneft l’est (quasiment) au pétrole. En 2003, Rosneft est devenu un géant du pétrole en absorbant la majeure partie de Yukos, après que Mikhail Khodorkovsky, dirigeant et actionnaire majoritaire de cette compagnie pétrolière, a été arbitrairement poursuivi et emprisonné pour détournement de fonds et évasion fiscale.

Igor Sechin, président de Rosneft et ancien agent du KGB en Angola, est aussi le principal idéologue de l'économie russe gérée par le FSB. Quand il ne supervise pas Rosneft, Sechin est tout bonnement le premier vice-premier ministre de Vladimir Poutine.

Andrei Patrushev, bras droit de Sechin, vient d'un milieu similaire. Diplômé de l'académie du FSB, il est le fils de Nikolai Patrushev, ancien directeur de ce service. La liste n'en finit pas. Environ 30 % de l'élite du Kremlin travaillaient autrefois avec les services secrets ou travaillent encore avec eux et, encore plus étonnant, 80 % sont liés au complexe militaro‑industriel soit russe soit de l’époque soviétique.

Alors que le KGB modelait autrefois les décisions du Kremlin pour le déplacement des soldats en Hongrie et en Tchécoslovaquie, de nos jours, les mêmes esprits calculateurs décident comment déployer Gazprom au service de la politique étrangère russe. Compte tenu du contrôle qu’il exerce sur les pipelines de gaz naturel, Gazprom est de loin l'outil majeur de la Russie pour maintenir son influence dans les anciennes républiques soviétiques d'Asie centrale, au Caucase, au Bélarus, en Ukraine et même dans les Etats baltes (aujourd'hui membres de l’Union européenne). De plus, Gazprom est le principal levier d'influence russe dans l'ensemble de l'Union européenne, étant donné qu’il satisfait 30 % des besoins de l'Union en gaz naturel.

Cependant, la crise économique mondiale a affaibli l'économie pétrolière russe, anéantissant les rêves du KGB d'un retour au statut de superpuissance. Même si les prix de l'énergie demeurent élevés selon des critères historiques, Gazprom fonctionne aujourd'hui à perte. Ses plans d'investissement s’étendent bien au-delà de la Russie – ce qui fait partie de la politique impériale – alors que l'exploration de nouvelles sources décline, puisque les sociétés étrangères ont été contraintes de céder des parts dans des projets tels que le développement considérable de l’exploitation gazière sur l'île de Sakhaline. De plus, Gazprom surpaye aujourd'hui ses fournisseurs étant donné que ses contrats de longue durée concernent des prix désormais bien supérieurs à ceux du marché. Le Rosneft de Sechin est dans le même bateau, dirigé de façon tout aussi incompétente.

La « malédiction des ressources » a frappé la Russie de plus belle. La corruption à tous les niveaux de la bureaucratie ne fait pas de doute : l'Etat a consommé les recettes pétrolières sans toutefois pouvoir montrer de résultats en termes d'investissement ou d’amélioration des services.

Comme dans les années 80, quand Mikhail Gorbatchev est arrivé au pouvoir sans autre choix que d'introduire ses politiques de glasnost et de perestroïka, une Russie politiquement et économiquement affaiblie devra trouver d'autres solutions dans les années à venir pour relever les défis qui s'imposent à elle sur le plan du développement et de la modernisation. La dépendance envers les ressources naturelles et les capacités militaires s'est avérée un échec.

Après tout, l'Union soviétique s'est effondrée non pas en raison de la concentration des troupes militaires de Ronald Reagan dans les années 80, à laquelle le communisme a été incapable de se mesurer, mais parce que l'économie de commande soviétique était déjà obsolète dans les années 70.

De la même façon, alors que le monde cherche aujourd’hui des moyens de surmonter la dépendance à l’égard des combustibles fossiles et s’efforce d’adopter d'autres sources d'énergie plus propres, la Russie continue de vivre de son pétrole et de son gaz, ce qui ne fait que l’inciter à retarder la restructuration politique et économique dont elle a besoin pour réussir sur le long terme.

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