Friday, April 18, 2014
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Les mangeurs d’herbe du nucléaire iranien

MADRID – Après de longues années d’échec des tentatives internationales de coup d’arrêt aux ruses de l’Iran pour développer l’arme nucléaire, la question aujourd’hui n’est plus de savoir si l’Occident pourra empêcher la nucléarisation du pays, mais de savoir si le régime islamique s’effondrera en premier lieu. Malheureusement, si cela ne se produit pas, la seule solution pour stopper l’Iran sera la guerre – et la guerre est une très mauvaise option.   

Il convient d’évoquer le Pakistan lorsque l’on tente d’évaluer si les sanctions qui touchent actuellement l’Iran l’obligeront ou non à abandonner son programme nucléaire. En 1965, le ministre des Affaires étrangères Zulficar Ali Bhutto avait fait cette célèbre déclaration dans laquelle il proclamait que si l’Inde, son ennemi juré, acquérait l’arme nucléaire, son pays serait prêt à « se nourrir d’herbe, voire à se priver » dans le but de développer sa propre bombe atomique. Aujourd’hui, le Pakistan, pays en échec au bord de la désintégration, possède davantage de têtes nucléaires que l’Inde.

Le régime théocratique iranien, plongé dans une lutte critique pour sa survie contre celui qu’elle considère comme l’allié impie d’Israël, le « Grand Satan » américain, et contre un monde arabe environnant qui abhorre ses ambitions hégémoniques, n’abandonnera pas facilement son dessein nucléaire. En effet, l’arme nucléaire semble être la seule voie qui s’ouvre au régime sur la route de l’auto-préservation.

Les révolutions française et soviétique nous ont enseigné que l’une des manières de préserver une révolution était de l’exporter. L’Iran s’y est essayée ; elle a échoué. L’effondrement quasi inévitable du plus proche allié de l’Iran dans la région, le régime Baas syrien, ne fait qu’ajouter aux craintes paranoïaques du pays – et fait apparaître le développement d’une capacité nucléaire comme d’autant plus nécessaire à sa survie.

Les dirigeants iraniens pourraient bien être prêts à laisser leur peuple « se nourrir d’herbe, voire à le priver » afin de satisfaire leurs ambitions nucléaires, mais la classe moyenne iranienne, peut-on espérer, ne se soumettra pas à une telle dégradation. Le mécontentement social se renforce depuis des années en Iran, et remonte très certainement à une période bien antérieure à celle qui a vu l’Occident commencer à sérieusement lui imposer des sanctions économiques et financières. En réalité, les révoltes populaires en Tunisie et en Égypte se sont directement inspirées du Mouvement vert iranien, qui a émergé lors des manifestations massives ayant suivi les élections de 2009, avant de succomber à une répression brutale de la part du gouvernement.     

Les sanctions à l’encontre de l’Iran lui font évidemment beaucoup de mal. Mais la vérité est que les graves difficultés économiques dont souffrent les Iraniens ordinaires reflètent principalement la mauvaise gestion économique du régime, et que la crainte généralisée de la menace d’une guerre de la part d’Israël et des États-Unis, alimentée périodiquement par les discours belliqueux de l’Iran elle-même, est exacerbée.

En effet, l’économie de l’Iran est désormais sérieusement sous l’emprise d’une peur de la guerre. Lorsqu’une monnaie nationale perd 50 % de sa valeur en quelques semaines, l’effondrement économique est proche. Les hommes d’affaires se trouvent dans l’impossibilité de recourir au rial, même pour des transactions financières domestiques, dans la mesure où l’inflation échappe actuellement à tout contrôle. Les prix des produits de base connaissent par ailleurs une montée en flèche, et le coût des appartements de petite et moyenne surface deviennent prohibitifs pour une classe moyenne sévèrement touchée par le chômage.     

L’économie arriérée de l’Iran, dont un tiers est contrôlé par la Garde révolutionnaire, est tout simplement incapable d’offrir des opportunités d’emploi aux cohortes grandissantes de jeunes diplômés iranien – la même catégorie sociale que celle qui avait renversé le Shah. Ce problème devient d’autant plus patent que 60 % de la population iranienne est née après 1979. Par ailleurs, la rapidité de la croissance démographique et la nature chaotique de ses mesures économiques ont fait de l’Iran un pays excessivement dépendant des importations alimentaires.

Pourtant, aussi paralysants que puissent être les effets des sanctions, celles-ci ne conduiront pas le régime à abandonner son programme nucléaire. Ce que l’on peut espérer tout au plus serait que ces sanctions accroissent les chances de changement de régime en réveillant la protestation populaire, déclenchant ainsi une version iranienne du Printemps arabe.     

Il ne s’agit peut-être cependant que d’un vœu pieu. Et même en cas d’émergence d’une contestation sociale, la répression pourrait bien de nouveau y mettre fin.   

Néanmoins, le choix d’une attaque des installations nucléaires iraniennes par Israël ou les États-Unis serait une erreur catastrophique, ou, telle que la qualifie l’ancien chef du service de renseignement israélien du Mossad, Meir Dagan, « l’idée la plus stupide » qui soit. Il faut ainsi espérer que la rhétorique guerrière du Premier ministre israélien Benyamin Netanyahu et sa manipulation déplacée de la mémoire de la Shoah ne correspondent à rien de plus qu’à un stratagème destiné à détourner l’attention du monde de la question palestinienne, qu’Israël ne fait rien pour résoudre.         

Hélas, nul ne saurait exclure un scénario dans lequel aucune des mesures entreprises – en termes de diplomatie, de sanctions, ou de pressions en faveur d’un changement de régime – n’aboutirait. Dans ce cas, il conviendrait de ne pas sous-estimer les effets pernicieux du complexe israélien à l’égard de l’Holocauste. Ce qui conduit Israël à la guerre en 1967 n’était nullement une évaluation éclairée des intentions de l’Égypte d’attaquer, mais bien la peur d’une seconde Shoah.     

Une intervention armée à l’encontre de l’Iran pourrait cependant produire précisément les effets que Netanyahu s’efforce d’éviter. La diplomatie mondiale d’après-guerre pourrait bien être amenée à recourir, peut-être plus solidement que jamais, à la création au Moyen-Orient d’une zone interdite d’armes nucléaire, et ainsi avoir à se préoccuper de la capacité nucléaire d’Israël, de même que du problème palestinien – des sujets que Netanyahu s’efforce avec ferveur d’ignorer.

Mais si est finalement prise la voie de la guerre, et qu’aux lendemains de celle-ci la communauté internationale échoue une fois de plus à pacifier la région la plus troublée du monde, le Moyen-Orient pourrait connaître un profond chaos, bien plus dangereux que le risque de création d’une bombe par l’Iran.

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