Thursday, October 30, 2014
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L’Irak à recoller

Le projet de constitution irakien sera probablement approuvé par le référendum qui se déroulera le 15 octobre.

Mais qu’il soit ratifié ou pas finalement importe peu, puisque la constitution, et tout le processus de préparation de la constitution, n’est absolument pas en phase avec les réalités d’un pays qui n’existe plus comme corps politique cohérent.

Le problème ne vient pas de la constitution, mais des stéréotypes, cela en est presque une idée fixe, visant à nous persuader que l’Irak est un État-nation moderne qui n’a besoin que des institutions politiques nécessaires à son bon fonctionnement. C’est une erreur et les responsables politiques devraient commencer à réfléchir à d’autres voies.

L’État irakien, établi dans les années 1920 par les responsables britanniques impérialistes, avec Winston Churchill à leur tête, est un étrange pastiche fait de trois provinces disparates issues de l’ancien empire ottoman : Mosoul dans le nord, à majorité kurde, Bagdad au centre, à majorité arabe sunnite et Bassora dans le sud, à majorité arabe chiite. Pour des raisons politiques personnelles, les Britanniques mirent au pouvoir et à la tête de tout le pays les arabes sunnites, qui n’ont jamais représenté plus de 25 % de la population, parachutant même un prince arabe sunnite hachémite pour régner sur leur création.

Depuis lors, le pays n’a pu être maintenu dans son intégrité qu’avec une poigne de fer : l’histoire de l’Irak est pleine de révoltes chiites, kurdes et même assyro-chrétiennes, qui ont toutes connu une fin sanglante aux mains de la minorité sunnite au pouvoir. À travers toute son histoire, l’Irak moderne a toujours été l’État arabe le plus répressif. Le règne de Saddam ne représenta que le plus brutal d’une longue ligne de régimes sunnites.

C’est l’hégémonie sunnite, et pas seulement celle du régime baassiste de Saddam, qui a été renversée par les États-Unis. Étant donné l’histoire et la représentation démographique de l’Irak, la tentative américaine pour façonner le pays sous la forme une démocratie fonctionnelle butte sur trois écueils : la montée en puissance de la majorité chiite, le refus kurde de renoncer à leur mini-État, acquis de facto et de longue lutte dans le nord et la violente campagne sunnite pour saper un système qu’ils ne contrôlent pas.

En bref, la proposition de constitution est une tentative de quadrature du cercle. La résistance sunnite, une guérilla et une guerre terroriste qui fut bien préparée lors de la dernière année du règne de Saddam, continuera d’essayer de renverser tout semblant d’ordre représentant la coalition de la majorité chiite et kurde actuellement au pouvoir. Les sunnites poursuivront leurs attaques meurtrières sur les chiites, les Kurdes et la coalition militaire dirigée par les États-Unis. Ils boycotteront probablement le référendum constitutionnel et toutes les élections qui en découleront, tout comme ils ont boycotté les élections précédentes.

Après tout, étant donnée la logique brutale de leur longue hégémonie sur l’Irak, pourquoi les sunnites considéreraient-ils de se soumettre à un processus qui se fondent sur leur statut minoritaire, particulièrement quand des régions entières du pays sont sous le contrôle de fait de l’insurrection sunnite ? De même, pourquoi les chiites, de leur côté, se soumettraient-ils à l’hégémonie sunnite au lieu de construire leurs propres structures politiques dans le sud, sur le modèle de ce que les Kurdes ont déjà établi dans le nord ?

Soyons francs : l’Irak prend le chemin de la Yougoslavie quand elle se désintégra au début des années 1990. 

Nous devrions le reconnaître et finalement l’accepter, malgré les normes diplomatiques conventionnelles sur l’inviolabilité de l’intégrité territoriale des États existants.

Nous avons besoin de telles normes, bien sûr. Mais une fois que l’État se désintègre, comme ce fut le cas en Yougoslavie, aucun projet de constitution ne peut le sauver. Les constitutions fonctionnent uniquement quand les parties en jeu ont tout intérêt à opérer dans le cadre proposé, et cela n’est visiblement pas le cas en Irak.

Il n’y a rien de sacro-saint dans la pérennisation  d’États multi-ethniques et multi-religieux si les groupes qui les constituent ne souhaitent pas vivre ensemble. Bien au contraire, il faut apprendre les leçons de l’échec de l’Union soviétique, de la Yougoslavie et même peut-être surtout de la Tchécoslovaquie, qui négocia sa séparation sans aucune violence.

Par contraste, la Bosnie Herzégovine est un autre exemple de tentative mise en échec pour conserver un semblant d’existence à une entité multi-ethnique éclatée : cela ne marche pas, et le pays n’est tenu que par le pouvoir quasi dictatorial des Haut-représentants de la communauté internationale et la présence de troupes étrangères.

Il est temps de faire face à la réalité : la région kurde dans le nord fonctionne de manière raisonnable et a même réussi à calmer les craintes turques au sujet de son existence comme possible facteur d’aggravation du problème kurde en Turquie. Les chiites étant eux-mêmes occupés à construire leur existence politique dans le sud, les zones sunnites devraient également être autorisées à prendre le chemin qui leur plaît. Cela pourrait être plus favorable à une certaine paix que d’essayer de leur imposer une occupation haïe ou une hégémonie chiite tout aussi haïe.

L’émergence de trois États, ou de trois régions fortement autonomes, au lieu d’un Irak unifié est en cours de réalisation, de toutes façons, avec ou sans constitution. Personne, à ce qu’il semble, ne peut recoller les morceaux de l’Irak. Mais il faudra du courage pour reconnaître ce qui se produit sous nos yeux plutôt que de continuer à poursuivre les chimères d’un État irakien consolidé.

En fait, accepter les évidences en Irak revient à reconnaître également qu’il y a des raisons d’espérer. Tout comme pour l’ex-Yougoslavie, les entités séparées qui émergent aujourd’hui ont peut-être une meilleure chance de développer un semblant de représentation avant de devenir éventuellement des gouvernements démocratiques que si les communautés en guerre de l’Irak sont obligées de vivre ensemble dans cette prison que le pays a toujours représenté pour la plupart de ses citoyens.

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