Tuesday, October 21, 2014
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Pas de quartier pour la presse!

LJUBLJANA - Les dirigeants se succédant au fil de l’histoire n’ont pas manqué de loyauté envers la technologie de communication de leur temps, pour préserver le système dans lequel ils régnaient. De nos jours, les gouvernements sont sans doute encore tentés de voler au secours des journaux et de la télévision publique, sous prétexte que nos démocraties sont menacées. Freiner l’évolution technologique ne sert à rien, pas plus aujourd’hui qu’hier. Au système politique (et aux médias) de s’adapter à ses innovations.

Les médias d’information traditionnels, plongés dans une crise existentielle face à la désaffection des lecteurs et des spectateurs au profit des nouvelles technologies, sollicitent de plus en plus la générosité des gouvernements, comme les banquiers, les fabricants d’automobiles et les professionnels de l’énergie solaire. Mais, nuance oblige, la cause des uns est plus noble que celle des autres. Les médias sont une pierre angulaire de la démocratie. Si les citoyens sont livrés aux blogs et aux tweets, sans journalistes pour leur donner les nouvelles, vont-ils savoir quelle politique soutenir?

Ces préoccupations relèvent d’une peur immémoriale. Quand les citoyens auront, pour citer Platon, “ beaucoup appris sans maître, ils s’imagineront devenus très savants, et ils ne seront pour la plupart que des ignorants ,” et l’histoire, par la suite, sera chargée des échos de cette peur, depuis l’anathème de l’Eglise catholique contre les caractères mobiles de Gutenberg, jusqu’aux récriminations de la bourgeoisie victorienne contre l’instauration d’une presse libre.

Il faut dire que les dirigeants n’ont jamais été fervents de nouveauté dans le domaine des technologies de communication, car le système dans lequel ils règnent se plie à la technologie du moment. La rareté du parchemin a fait jadis se concentrer toutes les décisions entre les mains de quelques courtisans. Une fois le système ébranlé par l’arrivée du papier, meilleur marché, et des presses d’imprimerie – la première en date des technologies de communication de masse – l’Eglise catholique et les monarques se sont érigés en défenseurs du monopole du parchemin. Sans succès.

L’imprimerie, le papier et les journaux ont permis l’émergence de nouveaux types de systèmes politiques, qui ont vu la participation populaire s’élargir. Cette évolution ne s’est pas faite sans heurts, mais ceux qui ont su en déchiffrer les signes annonciateurs ont pris une sacrée longueur d’avance. Il n’est pas indifférent que Benjamin Franklin soit passé par le monde de l’imprimerie et de l’édition de journaux. Le système démocratique libéral né de la Révolution américaine était bien en phase avec la technologie de l’information qui naissait alors.

Autrefois, l’exiguïté de la “bande passante” contraignait les médias à être très sélectifs. L’espace et le temps n’étaient pas illimités. Les médias ne sortaient que peu d’histoires, de grandes histoires avec de grands personnages. Quand les histoires parlaient de politique, les grands personnages étaient des partis politiques.

Non, les médias traditionnels ne sont pas seuls dans l’impasse. Journaux à grand tirage et grands partis font cause commune. On est de droite, ou de gauche; on pense ceci, ou cela: le storytelling en version abrégée peut facilement s’insérer en première page d’un journal ou se plier aux contraintes d’une retransmission.

La relation de réciprocité entre mass médias et partis de masse n’en est devenue que plus symbiotique, les liguant contre tout nouveau compétiteur. Monter une affaire dans le secteur des médias ou créer un parti politique sont des opérations onéreuses, mais l’une et l’autre étaient vite amortis par des économies d’échelle – les coûts de fonctionnement restant relativement fixes à mesure que les taux d’audience, ou que les adhérents, augmentaient. Ils captaient l’oreille et l’œil d’un public dont l’intérêt ne se démentait pas – et profitait à l’une comme à l’autre.

Hélas pour eux, il se trouve qu’Internet fait mieux sur leur terrain, transmettre de l’information et créer du lien. Les blogs et les réseaux de socialisation en ligne permettent de s’associer sans entraves et gratuitement – une forme d’organisation des plus efficaces. Aucun journal, aucune programme d’actualité ne peut espérer rendre compte de ce que fabrique chacun des groupes sur Facebook.

Alors il en faudrait peu pour que les hommes politiques se laissent convaincre que la presse est essentielle à la démocratie, et que sa survie – comme celle de la télévision publique dans de nombreux pays – ne dépend que d’une aide publique. Les revenus de la publicité seraient remplacés par des subsides fournis par les gouvernements, dont l’impact sur les contenus susciterait, à n’en pas douter, quelques questionnements.

L’issue du problème est de se pencher sur ce que la technologie de la communication ne peut pas faire: créer , plutôt que transmettre, une bonne histoire ou une bonne politique. La qualité trouvera toujours un marché. La confusion qu’inspire la montée en puissance des technologies de communication tient au fait que les meilleures plumes ont peut-être déserté les rédactions, et que les politiques doivent s’élaborer ailleurs que dans les coulisses des gouvernements.

Bill Gates affirmait dans les années quatre-vingt-dix, “Dans le siècle qui s’ouvre, le pouvoir appartiendra à ceux qui le donneront à d’autres.” A qui donner le pouvoir et qui sera autorisé à participer? L’avenir des partis politiques, et des systèmes dans lesquels ils règnent, se jouera dans les réponses que l’on fera à ces questions, plutôt que dans la préservation d’une quelconque technologie des médias.

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