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Pour une économie du développement, modèle 3.0

PEKIN –Les écarts du revenu moyen par habitant entre les différents pays étaient faibles jusqu'à la Révolution industrielle. A partir de ce moment-là ils se sont creusés, quelques pays occidentaux industrialisés parvenant rapidement à dominer le monde sur le plan économique et politique. Avant même la crise financière qui a éclaté en 2008, l'économie mondiale s'était transformée à nouveau. Jusqu'en 2000, les pays du G7 représentaient les deux tiers du PIB mondial, mais aujourd'hui la Chine et quelques grands pays en développement sont devenus les moteurs de la croissance mondiale.

Et bien que l'on parle de la montée en puissance du continent asiatique, au cours des dernières décennies c'est seulement dans quelques pays d'Asie de l'Est que le revenu moyen par habitant a fait un bond. De 1950 à 2008, seuls 28 pays (dont seulement 12 non-occidentaux) ont réduit de 10 points de pourcentage, ou même davantage, l'écart entre leur revenu moyen par habitant et celui des USA. Durant la même période, dans plus de 150 pays le revenu par habitant est resté faible ou moyen. Réduire l'écart avec les pays industrialisés à haut revenu reste le grand défi.

Dans la période post-coloniale qui a suivi la Deuxième Guerre mondiale, le paradigme de développement dominant était une forme de structuralisme : l'objectif était de changer la structure industrielle des pays pauvres afin qu'elle ressemble à celle des pays riches. En général les structuralistes conseillaient aux gouvernements une stratégie de substitution aux importations avec intervention du secteur public pour pallier aux "défauts du marché". Appelons cela "l'Economie du développement 1.0". Les pays qui y ont adhéré ont connu au début un succès grâce aux investissements, mais il a été suivi par des crises répétées et la stagnation.

La pensée sur le développement a ensuite adopté le point de vue néolibéral du Consensus de Washington : les privatisations, la libéralisation des marchés et la stabilisation convaincraient les pays en développement de suivre l'exemple des pays avancés et d'adopter l'économie de marché qu'ils auront idéalisé. Appelons cela "l'Economie du développement 2.0". Le résultat des réformes liées au Consensus de Washington a été au mieux mitigé, certains économistes ont même qualifié les années 1980 et 1990 de "décennies perdues" pour beaucoup de pays en développement.

Compte tenu de la pauvreté persistante de ces derniers, les donateurs bilatéraux et la communauté impliquée dans le développement mondial ont privilégié l'éducation et la santé, tant pour des raisons humanitaires que pour stimuler la croissance. Mais la mise en application des programmes correspondants a été décevante, aussi la priorité est-elle passée à l'amélioration de l'efficacité des différents programmes - avec des chercheurs et des chercheuses comme Esther Duflo du laboratoire d'action contre la pauvreté du MIT qui a innové en utilisant une méthode d'expérimentation aléatoire.

J'appelle cela "l'Economie du développement 2.5". Mais à en juger par l'expérience de l'Afrique du Nord où l'éducation a fait de grands progrès sous l'égide des anciens régimes, mais n'a pas réussi à stimuler la croissance et à créer les emplois voulus pour la jeunesse éduquée, la validité de cette stratégie de développement est douteuse.

L'Asie de l'Est et d'autres pays qui ont atteint une croissance dynamique et se sont industrialisés n'ont pas suivi une stratégie de substitution des importations par la production locale, mais la voie d'une croissance tirée par les exportations. De la même manière, des pays comme l'île Maurice, la Chine et le Vietnam n'ont pas voulu d'une libéralisation rapide (la thérapie de choc) prônée par le Consensus de Washington. Ils ont adopté une approche graduelle fondée à la fois sur le soutien aux exportations et sur la restriction des importations (avec souvent de mauvais résultats selon divers indicateurs de gouvernance).

Ces deux groupes de pays ont accompli de grands progrès en matière d'éducation, de santé, de réduction de la pauvreté, ainsi que dans d'autres domaines relevant du développement humain. Aucun d'entre eux n'a eu recours à l'expérimentation aléatoire pour concevoir sa politique sociale ou économique.

Il nous faut maintenant une "Economie du développement 3.0". Pour y parvenir nous devons comprendre les déterminants de la structure économique. N'oublions pas qu'Adam Smith a appelé son principal ouvrage Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations.Dans cette perspective, le développement économique devrait se bâtir sur une étude de la nature et des causes de la croissance économique moderne - autrement dit sur un changement structurel du processus de développement économique.

Jusqu'à présent la pensée sur le développement s'est focalisée sur ce que les pays en développement n'ont pas (une industrie nécessitant de gros investissements), sur les domaines dans lesquels les pays développés réussissent le mieux (les mesures liées au Consensus de Washington et la gouvernance) ou sur les domaines importants du point de vue humanitaire, mais qui ne contribuent pas directement au changement structurel (santé et éducation).

Dans mon livre New Structural Economics [Nouvelle économie structurelle], je propose de mettre l'accent sur ce que les pays en développement savent faire (leurs avantages comparatifs) . Si la dynamique du changement structurel commence là, le succès appellera le succès.

Dans notre monde globalisé, la structure industrielle optimale d'un pays (dans laquelle toutes les industries sont adaptées aux avantages comparatifs dont il dispose et sont compétitives tant sur le plan intérieur qu'extérieur) dépend de ses atouts. Il faut un marché efficace pour encourager les entreprises nationales à choisir leurs investissements en fonction des avantages comparatifs de leur pays.

Si les entreprises d'un pays peuvent faire cela, son économie deviendra compétitive, le capital s'accumulera rapidement, la structure et le domaine de ses avantages comparatifs changeront. Il devra alors rénover sa structure industrielle pour l'adapter à des investissements plus importants. La rénovation industrielle et la diversification économique supposent des entreprises pilotes qui se lancent dans le changement, des progrès dans le domaine de la formation professionnelle, de la logistique, du transport et de l'accès aux moyens financiers, ainsi que d'autres changements dont beaucoup dépassent les capacités de ces entreprises. L'Etat doit les encourager, fournir les moyens nécessaires et coordonner les investissements privés voulus.

Par définition, le changement structurel est innovateur. Les pays en développement pourraient tirer avantage de leur retard en suivant l'exemple des changements structuraux qui ont déjà eu lieu dans les pays riches. En se basant sur l'expérience des pays qui ont réussi et sur la création du cadre voulu pour faciliter l'adaptation du secteur privé à leurs avantages comparatifs, ils pourraient atteindre un taux de croissance de 8% (ou davantage) durant des dizaines d'années et parvenir à un revenu par habitant de niveau moyen ou même élevé en une ou deux générations.

Traduit de l’anglais par Patrice Horovitz