Thursday, September 18, 2014
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Les USA et l'obsession du yuan

NEW-YORK – Depuis sept ans, la fixation des USA sur le taux de change de la devise chinoise, le yuan, détourne l'attention de problèmes beaucoup plus importants concernant leurs relations économiques avec la Chine. Le Dialogue stratégique et économique Chine-USA qui va s'ouvrir prochainement est une excellente occasion pour repenser les priorités américaines.

Depuis 2005 le Congrès américain a envisagé à de multiples reprises d'adopter une loi destinée à protéger les travailleurs américains en difficulté de la supposée menace d'une devise chinoise bon marché. Cette mesure bénéficie du soutien des deux grands partis depuis que les sénateurs Charles Schumer (un démocrate de gauche de New-York) et Lindsey Graham (un républicain conservateur de Caroline du Sud) ont proposé le premier projet de loi visant la devise chinoise.

Le recours à une législation s'explique très simplement : le déficit commercial des USA, 4,4% du PIB en moyenne depuis 2005, serait dû à la politique de taux de change de la Chine (elle compte pour 35% dans ce déficit). Pour toute une coalition de personnalités politiques, de dirigeants d'entreprises et d'économistes, la Chine doit réévaluer sa devise ou subir des sanctions.

Ce raisonnement plait à l'opinion publique américaine. Selon des sondages réalisés l'année dernière, 61% des Américains estiment que la Chine constitue une grave menace économique. En tant que tel, le débat sur la devise chinoise pourrait devenir l'un des grands thèmes de la campagne présidentielle américaine. "Trop c'est trop", a répliqué le président Obama à une question sur le yuan à l'issue de sa dernière rencontre avec le président chinois Hu Jintao. Son adversaire républicain probable, Mitt Romney, s'est engagé à déclarer la Chine coupable de manipulation de sa devise dès son premier jour à la Maison Blanche. Mais aussi séduisante soit cette logique, elle est fausse :

- Le déficit commercial américain est multilatéral, en 2010 les USA étaient en déficit commercial avec 88 pays. Un déséquilibre multilatéral - notamment quand il est dû à une épargne insuffisante - ne peut être combattu en mettant la pression sur un taux de change bilatéral. En réalité, la plus grande menace qui pèse sur l'Amérique vient de l'intérieur. Blâmer la Chine ne sert qu'à masquer la rude tâche à accomplir ici même : augmenter l'épargne en diminuant le déficit public et encourager les ménages à épargner plutôt qu'à compter sur une bulle des actifs.

- Depuis juin 2005 le yuan s'est apprécié de 31,4% par rapport au dollar, bien plus que les 27,5% exigés dans le projet de loi initial Schumer-Graham. Retenant la leçon du Japon - notamment l'effet désastreux sur son économie de la brusque appréciation du yen qu'il a concédé lors de l'Accord de Plaza en 1985 - la Chine a choisi une réévaluation progressive. Les mesures récentes en faveur de l'internationalisation du yuan, un compte de capitaux plus ouvert et une marge de variation plus importante du taux de change, montre que l'on va aboutir à un yuan entièrement convertible sur les marchés.

- La Chine corrige le déséquilibre de sa balance extérieure. Le FMI estime que son excédent des comptes courants va se réduire à seulement 2,3% de son PIB cette année, après un pic à 10,1% en 2007. De longue date, les responsables américains se plaignent d'une épargne chinoise excessive qui serait une cause fondamentale de l'instabilité mondiale. Mais ils devraient se regarder dans le miroir : le déficit des comptes courants américains, estimé à 510 milliards pour cette année, sera probablement 2,8 fois plus élevé que l'excédent chinois.

- Enfin la Chine est passé du stade d'usine du monde à celui de chaîne de montage de la planète. Des études montrent que 20 à 30% des exportations chinoises vers les USA comportent une valeur ajoutée en Chine même. Quelques 60% des exportations chinoises proviennent d'entreprises à capitaux étrangers (des filiales chinoises de grosses multinationales, Apple par exemple). Des plates-formes de production mondialisées introduisent un biais dans les statistiques sur les échanges commerciaux sino-américains, ce qui n'a pas grand chose à voir avec le taux de change.

Plutôt que de dénigrer la Chine en l'accusant d'être la principale menace économique qui pèse sur l'Amérique, il faudrait refonder les relations sino-américaines dans un sens positif. L'essentiel  de la demande agrégée américaine - celle des consommateurs - est des plus fragiles. Les ménages étant contraints de donner la priorité à un désendettement souvent important, leur consommation (ajustée en fonction de l'inflation) ne croit que de 0,5% par an depuis quatre ans et il leur faudra probablement encore quelques années pour assainir leurs finances. C'est pourquoi les USA  recherchent désespérément de nouvelles sources de croissance.

Ils comptent en priorité sur les exportations. Or la Chine est maintenant le troisième importateur mondial et celui qui connaît la croissance la plus rapide. Son potentiel pourrait donc combler le vide laissé par les consommateurs américains. Il faut pour cela que les USA accèdent au marché chinois. Historiquement la Chine a un modèle de développement ouvert, avec des importations à hauteur de 28% de son PIB depuis 2002 - un taux presque trois fois supérieur à celui du Japon, 10% lors de sa période de forte croissance entre 1960 et 1989). Aussi est-elle bien disposée à l'égard des importations dans le cadre de sa politique de relance de la consommation intérieure.

Avec l'émergence du consommateur chinois, la demande chinoise pour un large éventail d'importations américaines (allant d'une nouvelle génération de produits liés à la technologie de l'information et aux biotechnologies, aux composants automobiles et à l'aviation) devrait augmenter, et il en est de même à l'égard des services. Représentant seulement 43% du PIB, le secteur des services est relativement modeste en Chine. Il y a donc largement de la place en Chine pour les entreprises de services américaines qui travaillent à l'international. C'est vrai notamment dans le secteur de la distribution qui suppose des transactions fréquentes (le commerce de gros et de détail, les transports intérieurs et les chaînes d'approvisionnement logistiques) et dans les segments de la finance, de la santé et de la gestion des stocks qui nécessitent un traitement des données.

Les USA doivent recentrer leur politique commerciale à l'égard de la Chine de manière à pénétrer plus facilement ses marchés. Il leur faut pour cela lutter contre la politique chinoise qui donnent la priorité à l'innovation et aux produits chinois et à l'achat de produits chinois par l'Etat. Il y a eu quelques progrès, mais il faut faire plus - par exemple pousser la Chine à signer l'Accord sur les marchés publics de l'Organisation mondiale du commerce. Les USA doivent aussi reconsidérer les restrictions vieillottes datant de la Guerre froide sur la vente de produits de haute technologie à la Chine.

Pour les USA qui ont besoin à tout prix de croissance, l'intérêt d'accéder au marché chinois l'emporte largement sur la menace que ferait peser un yuan sous-évalué. Or le consommateur chinois est sur le point de se réveiller. Compte tenu de leur capacité remarquable à conquérir de nouveaux marchés, c'est une opportunité extraordinaire pour les USA. Honte à eux s'ils laissent échapper leur chance en traînant des pieds lors du prochain Dialogue stratégique et économique Chine-USA.

Traduit de l’anglais par Patrice Horovitz

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  1. CommentedProcyon Mukherjee

    Paul Jefferson has actually given the answer, but at the very end. Renminbi appreciation does not help the American business partners who source cheap goods into U.S. which is equivalent of importing labor and exporting capital goods, which the Chinese buy. It would actually benefit the Chinese a little bit if the Renminbi appreciates.

    The CCER study showed that 44 percent of the Chinese trade surplus was contributed by U.S. companies operating in China, and 20 percent by other foreign companies there.

    CCR study showed that if we take iPhone, a personal electronic device designed by the U.S. Apple Inc. as an example. The product, assembled in China, alone accounted for 1.9 billion dollars of China's trade surplus with the United States in 2009.

    CCER study showed that most of China's trade with the U.S. is compensation trade, which may account for 60 percent of the total (bilateral) trade. The yuan's appreciation may somewhat increase China's trade surplus, contrary to the common sense.

    It means China can import raw materials and equipment at relatively low prices.

    Even if China is forced to give up exporting some of its products once the yuan appreciates, the United States will still have to buy those products, which it usually does not manufacture, from other countries -- which neither helps bring down its trade deficit nor create jobs.

    According to a CCER model co-developed with a U.S. institution, if the yuan appreciates by 5 percent against the dollar, the U.S. employment rate will rise by only 0.03 percent; even if the yuan appreciates by 20 percent, it only helps to raise U.S. employment by 0.16 percent.

    The effects of the yuan's appreciation on stimulating consumption are even smaller. According to the model, U.S. consumption will be up a mere 0.02 percent, given a 5-percent appreciation of the Chinese currency against the dollar.

    Meanwhile, the model showed that the increase in the yuan's value is unlikely to affect the U.S. gross domestic product (GDP) much -- if the yuan rises by 5 percent, the U.S. GDP would go up 0.02 percent, while China's GDP would contract 0.56 percent.

    We could do some sensitivities with the modeling, but the truth will not be any far. If renminbi appreciates significantly, the Chinese foreign exchange reserves at $3 Trillion poses a significant challenge to both the nations, it could be either way a situation to make new adjustments.

    Procyon Mukherjee

  2. CommentedPaul Jefferson

    The Chinese yuan has actually appreciated by about 3.6% per year for the past two years, according to this chart:

    http://www.google.com/finance?q=cnyusd

    But if the yuan had instead been allowed to float freely, how much more would it have appreciated? Would the appreciation have been greater by a factor of 10, or 20?

    Why is the Chinese dictatorship afraid to find out? Are they afraid because they themselves know that the yuan is significantly undervalued? Probably.

  3. CommentedPaul Jefferson

    There must be some advantage for China in keeping its currency low. Otherwise, China's leaders would not be so stubbornly persistent in depressing the value of the yuan.

    Obviously, China's artificially low currency gives them a price advantage in international trade. This allows them to penetrate and dominate foreign markets.

    Conversely, the low yuan is an obstacle for any USA-based manufacturer who wants to sell to China. USA-made goods are typically too expensive, partly because China's currency is held at an artificially low level.

    Similarly, the low yuan has made China's labor costs so cheap that American workers cannot compete. Consequently, many are unemployed or underemployed. Yet the author believes these financially stressed individuals can be persuaded to save more. How?

    The advantage of a low currency is clear: China enjoys an 8% growth rate, versus a quarter of that in the USA. And China's dictators want a low yuan to help them retain their grip on power, by keeping Chinese workers employed, thereby avoiding economic discontent.

    Clearly, China has strong motivation to depress the yuan's value, which is why they still do it. The 31% appreciation the author referred to is not recent. In fact, the yuan has been held in a tight range for the past several years.

    Anyway, why would the author consider 31% to be sufficient? Is this number based on purchasing power parity? Or on an interim target set by a USA politician long ago? Why not just allow the currency to float freely, and let the market decide?

    Other excuses offered by the author for China are equally suspect. He states that "the endgame is a market-based, fully convertible renminbi". However, what we are actually witnessing indicates that China's real endgame is to dominate the world economy. They intend to become the new imperial, dictatorial master of the world.

    The author also states that "China has had an open development model, with imports running at 28% of GDP". But what did those imports consist of? Oil? Raw natural resources? From where? If this is such a significant statistic, then the author should break out the components to reveal the true story.

    Finally, the author advises that "the US should reconsider antiquated Cold War restrictions on Chinese purchases of technology-intensive items." In other words, the USA should concede defeat, and surrender their last major technology advantage. After all, the US cannot defeat North Korea, because China will not allow any meddling with their puppet. And the US cannot prevent China from stealing US technology and selling it to Iran. Resistance is futile, the author seems to say, so let's just surrender now.

    This is not to imply that the USA should base its economy on weapons technology. But sadly, that is one of the few remaining areas of competitive advantage left. This is after years of assault on the USA economy by nations such as China, who have manipulated their currencies for their advantage, at America's expense.

    But the real threat to the USA is not China! Instead, it is wealthy Americans whose loyalty is not to their own country, but to themselves and to trans national corporations. China's unfair cost advantage only makes these individuals and corporations richer. And if America collapses, they can afford to move to Singapore or Shanghai.

    Who can we trust to save America and the world from centuries of domination by the fascist dictatorship that is China? Not the 1% protesters, whose goals are vague, and whose strategies are ineffectual. Not Obama, who has squandered every opportunity to resist currency manipulators such as China. And not Romney, who is beholden to the ultra rich.

    Sadly, without competent leaders, lacking sufficient political will, and mostly blind to the danger, America – and it's industrialized peers – seem destined to succumb.

      CommentedLawrence Fassio

      In response to Paul Jefferson's claim about the increase in the value of the Chinese yuan, my computation of its increase over the past two years, from the chart whose link he supplied, is a 0.3% increase, or slightly more than 0.1% per year

      CommentedPaul Jefferson

      The Chinese yuan has actually appreciated by about 3.6% per year for the past two years, according to this chart:

      http://www.google.com/finance?q=cnyusd

      But if the yuan had instead been allowed to float freely, how much more would it have appreciated? Would the appreciation have been greater by a factor of 10, or 20?

      Why is the Chinese dictatorship afraid to find out? Are they afraid because they themselves know that the yuan is significantly undervalued? Probably.

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