Chicago Board Options Exchange Scott Olson/Getty Images

Comment la matière économique a traversé la crise économique

LONDRES – Dix années s’étant écoulées depuis le début de la Grande Récession, c’était l’occasion pour l’économiste et prix Nobel Paul Krugman de publier un élégant essai, dans lequel l’auteur souligne le peu de changement observé dans le débat autour des causes et conséquences de la crise ces dix dernières années. En effet, si la Grande Dépression des années 1930 a donné naissance à l’économie keynésienne, et la stagflation des années 1970 produit le monétarisme de Milton Friedman, la Grande Récession n’a entraîné aucun virage intellectuel comparable.

The Year Ahead 2018

The world’s leading thinkers and policymakers examine what’s come apart in the past year, and anticipate what will define the year ahead.

Order now

C’est ce que déplorent les jeunes étudiants en économie, eux qui avaient espéré une réponse beaucoup plus inspirée de la part de la profession. Pourquoi cette réponse n’a-t-elle pas eu lieu ?

Comme l’on pouvait s’y attendre, Krugman répond à cette question de manière habile : la vieille macroéconomie a tout simplement « suffi ». Elle a permis d’empêcher une nouvelle Grande Dépression. Les étudiants sont donc invités à oublier leurs rêves, et à se contenter d’apprendre leurs leçons.

Il y a dix ans, deux écoles de macroéconomie se disputaient la suprématie : d’une part l’école néoclassique (la « freshwater school »), inspirée par Milton Friedman, Robert Lucas, et basée à l’Université de Chicago, et d’autre part l’école néokeynésienne (la « saltwater school »), descendante de John Maynard Keynes, basée au MIT et à Harvard.

Les économistes freshwater considéraient que les déficits budgétaires étaient systématiquement une mauvaise chose, tandis que le camp saltwater jugeait ces déficits bénéfiques en période de crise. Krugman est un néokeynésien, et son essai a pour objectif de démontrer combien la Grande Récession donne raison aux modèles néokeynésiens standard.

On note pourtant de sérieux problèmes dans le discours de Krugman. Penchons-nous tout d’abord sur la réponse qu’il apporte à la désormais célèbre interrogation de la reine Elizabeth II : « Pourquoi personne n’a-t-il vu venir la crise financière ? » Réponse sereine de Krugman : les néokeynésiens ne regardaient pas dans la bonne direction. Leur échec ne concerne pas la théorie, mais la « collecte des données ». Ils auraient ainsi « négligé » certains changements institutionnels majeurs dans le système financier. Bien que regrettable, cet échec ne soulèverait donc aucun « problème conceptuel profond » – et ne nécessiterait aucune refonte de la théorie néokeynésienne.

Face à la crise elle-même, les néokeynésiens s’étaient élevés à la hauteur du défi. Ils avaient fait de l’ordre dans leurs vieux modèles de prix rigides des années 1950 et 1960, ce qui leur enseignait trois choses. Premièrement, des déficits budgétaires très importants n’entraîneraient pas de hausse des taux d’intérêts quasi-nuls. Deuxièmement, des augmentations mêmes élevées de la base monétaire ne conduiraient pas à une inflation forte, ni même à des augmentations correspondantes du côté des plus larges agrégats monétaires. Troisièmement, il y aurait un multiplicateur positif du revenu national, très certainement supérieur à un, eu égard aux changements dans les dépenses publiques et la fiscalité.

Ces hypothèses ont justifié les déficits budgétaires au lendemain de l’effondrement de 2008. Les politiques qu’elles ont sous-tendues ont été mises en œuvre, et ont « remarquablement » fonctionné. Le succès de la politique néokeynésienne a eu pour effet ironique de permettre aux « membres les plus inflexibles de notre profession [les néoclassiques de Chicago] d’ignorer les événements d’une manière qui leur était impossible lors d’épisodes antérieurs ». Ainsi, aucune des deux écoles – ou devrait-on dire sectes – n’a été contrainte de revoir ses principes fondamentaux.

Or, cette savante histoire économique d’avant et d’après-crise laisse plusieurs questions majeures sans réponse. Premièrement, si l’on considère que l’économie néokeynésienne a « suffi », pourquoi les économistes néokeynésiens n’ont-ils pas usé de précautions contre la crise de 2007-2008 ? Ils n’ont en effet pas exclu a priori la possibilité d’un tel effondrement.

Krugman admet des imperfections dans la « collecte des données ». Or, le choix des données à recueillir est influencé par la théorie. De mon point de vue, les économistes néokeynésiens ont fermé les yeux sur les instabilités qui s’accumulaient dans le secteur bancaire, dans la mesure où leurs modèles leurs disaient que les institutions financières étaient capables d’évaluer précisément le risque. Il y a donc bel et bienun « problème conceptuel profond » dans l’analyse néokeynésienne : son incapacité à expliquer comment les banques sont susceptibles de « sous-évaluer le risque à l’échelle mondiale », comme le fait valoir Alan Greenspan.

Deuxièmement, Krugman n’explique pas pourquoi les politiques keynésiennes justifiée en 2008-2009 ont si rapidement été inversées et remplacées par l’austérité budgétaire. Pourquoi les décideurs politiques n’ont-ils pas continué de suivre les lourds modèles de prix fixes jusqu’à ce qu’ils aient fini de fonctionner ? Pourquoi les ont-ils abandonnés en 2009, lorsque les économies occidentales se situaient encore 4 à 5 % en dessous de leurs niveaux d’avant-crise ?

Je pense personnellement que si Keynes a été exhumé pendant une brève période de six mois en 2008-2009, c’est pour des raisons davantage politiques qu’intellectuelles. Et puisque les modèles keynésiens n’ont pas offert une base suffisante pour maintenir les politiques keynésiennes une fois surmontée l’urgence économique, ils ont rapidement été abandonnés.

Krugman va presque jusqu’à le reconnaître : les néokeynésiens, écrit-il, « débutent sur la base d’un comportement rationnel et d’un équilibre du marché, puis ils tentent d’obtenir un dysfonctionnement économique en retouchant légèrement cette base ». Ces retouches permettent aux modèles néokeynésiens de générer des effets réels temporaires à partir de chocs nominaux, et justifient ainsi une intervention assez radicale en période d’urgence. Mais aucune retouche ne saurait justifier de manière suffisamment convaincante une politique interventionniste prolongée.

Le problème des macroéconomistes keynésiens, c’est qu’ils ne reconnaissent pas l’existence d’une incertitude majeure dans leurs modèles, ce qui les prive de toute théorie sur la marche à suivre en période favorable pour éviter que ne survienne une situation défavorable. L’accent qu’ils placent sur le salaire nominal et sur les rigidités de prix implique que si ces facteurs étaient absents, un équilibre serait facilement atteint. Ils considèrent le secteur financier comme neutre, et non comme fondamental (« l’éphore » du capitalisme, pour reprendre la formule de Joseph Schumpeter).

Puisqu’elle n’admet aucune incertitude, l’économie saltwater est vouée à se heurter à sa rivale freshwater. Les « retouches » néokeynésiennes créent un léger espace politique pour l’intervention, toutefois loin d’être suffisant pour permettre un travail adapté. Ainsi, bien que provoquant, le discours de Krugman n’est certainement pas concluant. La macroéconomie a encore besoin de trouver une nouvelle grande idée.

Traduit de l’anglais par Martin Morel

Robert Skidelsky, membre de la Chambre des Lords britanniques, est professeur émérite

http://prosyn.org/EN9CLNg/fr;

Handpicked to read next