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Le siècle de l’Asie ? Pas si simple.

Les dirigeants asiatiques, hommes d’Etat et chefs d’entreprise qui participeront au Forum de Boao, sur l’île chinoise de Hainan, le 9 avril prochain, afficheront   certainement leur satisfaction. Boao est à l’ Orient ce que le Forum de Davos est à l’ Occident : mais Davos reflète un sentiment de déclin tandis que Boao annonce le siècle de l’Asie. En cette année 2010,   médias et   prophètes   annoncent le grand basculement de l’axe du monde de l’Occident vers l’Orient, un retournement de l’Histoire, une passation de pouvoir. Bien des éléments récents semblent justifier cette emphase : ainsi la Chine aurait-elle dépassé l’Allemagne comme premier exportateur mondial et un consortium sud-coréen a évincé les entreprises françaises du marché des centrales nucléaires dans les Emirats arabes. Ce sont là, de fait, des avancées significatives de l’Asie. En Occident, à l’inverse, la crise économique s’éternise et les gouvernements des Etats-Unis et de l’Europe semblent en panne d’analyse et de stratégie.

Il est cependant prématuré d’annoncer le déclin de l’Occident et de proclamer le siècle de l’Asie. Tout d’abord, de quelle Asie parle-t-on ? Pour faire la Une des médias, et se cambrer dans des postures prophétiques, on invente ce concept d’Asie qui ne recouvre pas grand chose de réel. On admettra que la Corée du Sud, le Japon, la côte Est de la Chine et le Viet Nam partagent quelques éléments de civilisation commune, voire une certaine culture économique : sans plus. Mais l’Ouest de la Chine vit au Moyen Age, l’Indonésie est un autre univers, l’Inde est, en elle-même, une Asie différente. L’Asie n’a aucune unité politique : elle est parfois démocratique, parfois despotique. Elle ne partage qu’en surface un même système économique : le capitalisme d’Etat de la Chine n’appartient pas à la même catégorie que le capitalisme privé du Japon et de la Corée du Sud, tandis que l’Inde reste à dominante agricole et un univers de petites entreprises. Il n’existe pas de centre de décision ni même de coordination en Asie comparable à l’Union européenne ou à l’OTAN. L’Asie est parcourue de conflits réels, à l’Ouest au Pakistan, et de conflits potentiels, à l’Est autour de la Mer de Chine. Qui maintient la stabilité des frontières en Asie et la liberté des canaux de communication ? C’est l’OTAN à l’Ouest et la Septième Flotte américaine à l’Est. Retirez les forces militaires américaines de la Mer de Chine et il est probable que le commerce international, sur lequel repose le dynamisme économique de l’Asie, ne résisterait pas à la disparition de ce gendarme global. On ne saurait parler d’un siècle de l’Asie, aussi longtemps que sa sécurité dépendra d’un gendarme non asiatique.

L’Asie peine aussi à innover : la Chine exporte des produits à très faible valeur ajoutée ou n’assemble que des objets conçus en Occident. Le Japon et la Corée du Sud sont plus créatifs mais, pour l’essentiel, perfectionnent des produits et services initialement pensés en Occident. Ce retard relatif dans l’innovation résulte sans doute d’une éducation supérieure  peu performante: les étudiants asiatiques tentent de parachever leur formation en Occident et pas le contraire. 80% des étudiants chinois, qui partent pour l’Amérique du Nord, y restent. Enfin,   c’est peut-être le plus important, l’Asie progresse tout en épousant des normes de tradition plus occidentales qu’orientales : capitalisme, démocratie, individualisme, égalité des sexes, laïcité. Il est vrai que se produit, en Asie, une sorte de réaction contre cette invasion des valeurs et des tentatives de réanimer des concepts proprement asiatiques, comme le principe d’Harmonie : la démarche reste souvent politisée et ne convainc pas les Asiatiques eux-mêmes,. Cet appauvrissement culturel est regrettable, pour l’Asie et pour l’Occident ; on déplorera entre autres , le peu de cas que l’on fait en Inde de la philosophie du Mahatma Gandhi , l’un des rares penseurs contemporains, à la fois asiatique et universel.

Au total, il est prématuré de proclamer un siècle asiatique fondé sur des surplus commerciaux chinois et vietnamiens, le marketing sud-coréen, en faisant abstraction de toutes les autres nations d’Asie en désordre ou en déclin et de tous les aspects non économiques de la puissance.