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Trump rendra sa grandeur à l'Empire du Milieu

NEW-YORK – L'annonce de la "première phase" d'un accord commercial entre les USA et la Chine a regonflé les marchés financiers qui craignaient une escalade du conflit commercial entre les deux puissances. Pourtant il n'y a pas de quoi se réjouir. La Chine s'engage vaguement à acheter davantage de produits agricoles et d'autres biens aux USA et ferait de modestes concessions concernant le droit de propriété intellectuelle et le yuan. En échange de quoi les USA ont accepté de suspendre une hausse des tarifs douaniers qui auraient été appliquée à des produits exportés par la Chine représentant une valeur totale de 160 milliards de dollars.

Heureusement pour les investisseurs, l'accord évite une nouvelle hausse des droits de douane qui aurait pu pousser les USA et l'économie mondiale dans la récession et provoquer l'effondrement des Bourses un peu partout dans le monde. Néanmoins il ne s'agit que d'une nouvelle trêve temporaire qui s'inscrit dans le cadre d'une rivalité stratégique qui englobe le commerce, la technologie, les investissements, la monnaie et les questions géopolitiques. Beaucoup de droits de douane restent en place et l'escalade pourrait reprendre si l'une ou l'autre des deux puissances ne respecte pas ses engagements.

Aussi, le découplage sino-américain va-t-il probablement se poursuivre - c'est d'ailleurs une quasi certitude dans le secteur technologique. Les USA considèrent l'ambition chinoise de parvenir à l'autonomie et par la suite à la suprématie dans les techniques de pointe (l'intelligence artificielle, les réseaux 5G, la robotique, l'automatisation, les biotechnologies et les véhicules autonomes) comme une menace à l'égard de leur économie et de leur sécurité. Après avoir blacklisté Huawei (un leader de la 5G) et d'autres entreprises chinoises de haute technologie, ils vont continuer dans la même direction et tenter de freiner la croissance de la haute technologie chinoise.

Les flux de données et d'informations transfrontalières seront restreints, ce qui soulève des inquiétudes quant aux connexions Internet sino-américaines. En raison de la suspicion croissante des USA, les investissements directs chinois en Amérique ont chuté de 80% depuis 2017. Et maintenant des propositions de loi américaines pourraient interdire aux fonds de pension publics américains d'investir dans les firmes chinoises, limiter les investissements chinois en capital-risque aux USA et contraindre certaines entreprises chinoises à se retirer des Bourses américaines.

Les USA se méfient de plus en plus des étudiants et des universitaires chinois qui viennent chez eux, car ils pourraient voler leur savoir-faire ou être des espions. La Chine de son coté va chercher à contourner les obstacles que dressent contre elle les USA au sein du système financier international qu'ils contrôlent, et à se protéger contre l'utilisation du dollar contre elle. Pour cela, elle pourrait créer une monnaie numérique ou une alternative au système SWIFT utilisé pour les règlements financiers internationaux. Elle pourrait aussi essayer d'étendre à l'international Alipay et WeChat, ses plateformes de payement numérique sophistiquées qui remplacent déjà la plupart des payements en liquide en Chine même. 

Dans toutes ses dimensions, l'évolution des relations sino-américaines semble traduire une démondialisation, une fragmentation économique et financière et une balkanisation des chaînes d'approvisionnement. La Stratégie de sécurité nationale de la Maison Blanche de 2017 et la Stratégie de défense nationale des USA de 2018 considèrent la Chine comme un "concurrent stratégique" qu'il faut contenir. La tension sino-américaine affecte toute l'Asie, de Hong Kong et de Taiwan jusqu'à la mer de Chine méridionale et à la mer de Chine orientale. Les USA craignent qu'après avoir abandonné le précepte de Deng Xiaoping, "Cacher sa force et prendre tout le temps nécessaire", le président Xi Jinping se lance dans une stratégie d'expansionnisme agressif. La Chine quant à elle craint que les USA ne s'opposent à sa montée en puissance et ne reconnaissent pas ses préoccupations légitimes de sécurité en Asie.

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Comment cette rivalité va-t-elle évoluer ? Une concurrence stratégique débridée conduirait presque certainement d'une escalade de la guerre froide à un véritable conflit - avec toutes ses conséquences désastreuses pour le monde. Apparaît au grand jour l'inanité du vieux consensus occidental selon lequel l'admission de la Chine au sein de l'Organisation mondiale du commerce et l'acceptation de sa montée en puissance l'amèneraient à se transformer en une société plus ouverte et à adopter un système économique plus équitable. Mais avec Xi, la Chine a créé un système de surveillance et un Etat policier orwellien doublé d'une forme de capitalisme d'Etat incompatibles avec les principes d'un commerce libre et équitable. Elle utilise maintenant sa richesse et sa puissance militaire pour étendre son influence en Asie et dans le monde.

Existe-t-il des alternatives réalistes à une escalade de cette guerre froide ? A l'image de l'ancien Premier ministre australien Kevin Rudd, certains observateurs occidentaux proposent une "concurrence stratégique contrôlée". D'autres parlent d'une relation sino-américaine basée sur une “co-opétition.” De même, Fareed Zakaria de CNN suggère que les USA s'engagent dans une politique de dialogue et de dissuasion simultanés avec la Chine. Il s'agit là de variantes de la même idée : les relations sino-américaines doivent inclure la coopération dans certains domaines (notamment en matière de biens communs tels que le climat, le système financier et le système commercial international) et une concurrence constructive dans d'autres.

Mais le président Trump ne comprend pas qu'une "concurrence stratégique contrôlée" avec la Chine nécessite bonne foi et coopération avec d'autres pays. Pour réussir et pour que leur modèle de société et d'économie ouvertes perdure au 21° siècle, les USA doivent coopérer étroitement avec leurs alliés et leurs partenaires. Les pays occidentaux n'apprécient peut-être pas le capitalisme d'Etat autoritaire chinois, mais ils doivent avant tout mettre de l'ordre chez eux. Ils doivent réformer leur économie pour réduire les inégalités et éviter les crises financières, et changer de politique pour limiter la réaction populiste antimondialisation - tout en respectant l'Etat de droit.

Malheureusement, Trump n'a aucune vision stratégique de ce genre. Protectionniste, unilatéraliste, illibéral, il préfère s'opposer aux amis et alliés des USA, quitte à laisser l'Occident divisé et mal préparé à défendre et réformer comme il le faudrait l'ordre libéral mondial qu'il a créé. Les Chinois espèrent sans doute qu'il sera réélu en 2020. Certes, il présente des inconvénients à court terme, mais avec suffisamment de temps, il détruira les alliances stratégiques qui constituent le socle de la puissance militaire et de l'influence des USA dans le monde. Tel un cheval de Troie au service de l'empire du Milieu, Trump "rendra sa grandeur à la Chine".

Traduit de l’anglais par Patrice Horovitz

https://prosyn.org/v4UBoIIfr;