Pakistani Army soldiers guard nuclear-capable missiles RIZWAN TABASSUM/AFP/Getty Images

Le défi pakistanais

NEW YORK – Harold Brown, secrétaire américain de la Défense sous la présidence de Jimmy Carter pendant la guerre froide, aurait décrit en ces termes la course aux armements entre les États-Unis et l’Union soviétique : « Lorsque nous construisons, ils construisent. Lorsque nous cessons de construire, ils construisent quand même. »

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Du point de vue du gouvernement américain, l’état actuel des relations avec le Pakistan s’avère nettement similaire : quand nous soutenons le Pakistanais, ils font des choses qui nous déplaisent ; et quand nous sanctionnons le Pakistan, ils font encore des choses qui nous déplaisent.

Du côté pakistanais, le discours consiste à dénoncer les multiples trahisons du passé, qui ont vu les États-Unis se rapprocher un temps du Pakistan, pour ensuite supprimer les aides lorsque les dirigeants américains le jugeaient nécessaire. L’armée américaine a notamment équipé en armes les moudjahidines qui ont combattu les soviétiques dans l’Afghanistan voisin au cours des années 1980, pour ensuite abandonner la région peu après le retrait militaire soviétique en 1989. Ce discours oublie toutefois de rappeler que c’est le développement d’armes nucléaires par le Pakistan, en violation du droit américain, qui a en premier lieu justifié la suppression des aides.

La majeure partie de l’aide américaine a été rétablie au cours des années qui ont suivi. Seulement, une méfiance mutuelle a persisté, notamment parce que le père fondateur du programme nucléaire pakistanais (ce dont le gouvernement avait vraisemblablement connaissance) a soutenu et encouragé les programmes nucléaires de la Lybie, de la Corée du Nord et de l’Iran.

Les deux pays se sont à nouveau rapprochés au lendemain du 11 septembre, lorsque l’administration de George W. Bush a donné un ultimatum au gouvernement pakistanais, en lui demandant de choisir entre sa relation avec l’Amérique et sa relation avec les talibans, qui avaient ouvert le territoire afghan à Al-Qaïda. Le Pakistan a alors promis de devenir un partenaire dans la guerre contre le terrorisme, et a été récompensé en 2004 en se voyant désigné « allié majeur non membre de l’OTAN », ce qui l’a rendu admissible à l’obtention de technologies et matériels militaires parmi les plus avancés.

Mais aujourd’hui, un président américain fait à nouveau part de sa frustration vis-à-vis du Pakistan. Plutôt que de l’exprimer en privé entre Washington et Islamabad, Donald Trump a choisi la déclaration publique : « Les États-Unis ont bêtement fourni au Pakistan pour plus de 33 milliards d’aide au cours des 15 dernières année, pour n’obtenir en retour que mensonges et tromperies de la part d’un Pakistan qui semble prendre nos dirigeants pour des imbéciles. Le pays abrite les terroristes que nous pourchassons en Afghanistan, avec une aide limitée. Cela suffit ! »

Si l’on avait sollicité mon opinion, ce qui n’a pas été le cas, j’aurais suggéré qu’un tel message soit délivré via les canaux diplomatiques, dans la mesure où un discours ouvertement empreint de critique complique encore davantage la possibilité pour le Pakistan de changer de cap politique – certainement l’objectif des dirigeants américains – et plus encore de ne pas apparaître comme un État vassalisé. J’aurais également désapprouvé la rupture des relations de sécurité, et privilégié une liaison entre l’appui américain et certaines actions pakistanaises spécifiques.

En effet, la grande erreur de l’après 11 septembre a été de considérer le Pakistan comme un véritable pays allié. Car auprès d’un allié, on peut s’attendre à un degré élevé de convergence des politiques. Avec le Pakistan, cette hypothèse ne vaut pas.

Le Pakistan possède à l’échelle mondiale l’arsenal nucléaire le plus rapidement croissant. C’est sur son territoire que se cachent les terroristes les plus dangereux de la planète (dont Oussama ben Laden à une certaine période), et comme l’a souligné Trump, le Pakistan fournit un sanctuaire à de talibans qui s’efforcent de déstabiliser l’Afghanistan. La politique pakistanaise menace non seulement 15 années d’efforts américains en Afghanistan, mais également la vie des milliers de soldats américains encore déployés là-bas.

Même une relation plus calculée et plus transactionnelle ne permettra pas un rapprochement entre les États-Unis et le Pakistan. Ce dernier – qui n’a de démocratique que le nom, tant il est dominé politiquement par son armée et ses services de renseignement – aspire à un Afghanistan dans lequel les talibans joueraient un rôle dominant. De son côté, et pour de nombreuses raisons, l’Amérique ne le souhaite pas.

Par ailleurs, les États-Unis ont renforcé ces dernières années leurs relations avec l’Inde, grande rivale du Pakistan, la dynamique économique et stratégique ainsi créée poussant ces relations vers l’avenir. Le partenaire naturel du Pakistan se révèle de plus en plus être la Chine, qui investit d’ores et déjà massivement dans les infrastructures pakistanaises, et qui devient une source majeure d’approvisionnement en équipements militaires. La Chine se méfie elle aussi de l’Inde, qui dépassera bientôt en nombre la population chinoise, et qui émerge en tant que concurrent économique et stratégique – avec lequel la Chine partage également une frontière très disputée.

Mais les États-Unis ne doivent pas laisser tomber le Pakistan. Les situations difficiles risquent toujours de devenir pires encore. Le Pakistan est aujourd’hui un État fragile ; demain, il pourrait devenir un État failli. Ce serait un véritable cauchemar régional et planétaire, compte tenu de l’abondante présence d’armes nucléaires et de terroristes sur son sol.

Il est donc nécessaire que l’aide économique et humanitaire se poursuive, avec toutefois une surveillance de la manière dont elle est utilisée. Une forme limitée de coopération en Afghanistan et dans la lutte contre le terrorisme demeure encore possible. Pour minimiser le risque de guerre, il est également important que l’Amérique continue de travailler à la fois avec les Indiens et avec les Pakistanais au renforcement de ses relations (qui sont aujourd’hui beaucoup moins développées que l’ancienne relation américano-soviétique, même au plus fort de la guerre froide).

Il serait également judicieux que le Pakistan figure dorénavant à l’agenda américano-chinois. En effet, les États-Unis et la Chine discutent actuellement des différents scénarios dans la péninsule coréenne, qui impliquent troupes, armements nucléaires et instabilité régionale. Or, discuter de la manière d’éviter une crise qui ferait intervenir le Pakistan – et de gérer la crise si jamais cette prévention échouait  – est une nécessité tout aussi urgente.

Traduit de l’anglais par Martin Morel

http://prosyn.org/FXenkbU/fr;