mallochbrown11_FABRICE COFFRINIAFP via Getty Images_un antonio guterres Fabrice Coffrini/AFP via Getty Images

Une mort lente ou une nouvelle orientation pour l'ONU ?

LONDRES – Durant une grande partie de leur existence, les Nations Unies ont vécu bien à l'abri de l'adage rassurant : « si cela n'existait pas, il faudrait l'inventer ». À présent que cette institution atteint l'âge canonique de 75 ans (un âge assez avancé pour être candidat à la présidence des États-Unis en 2020), l'organisation jouit encore de l'assentiment général dans les sondages d'opinion mondiaux.

Mais sous la surface, l'ONU traverse des difficultés réelles. Si l'on en juge par les médias traditionnels et les médias sociaux, les questions mises à l'ordre du jour de l'ONU ne suscitent qu'un faible intérêt. Pire encore, lorsqu'il s'agit du maintien de la paix et de la sécurité, l'ONU est souvent contrariée par le dysfonctionnement de son Conseil de sécurité, qui traduit lui-même un monde de plus en plus divisé. Que ce soit en Syrie, au Yémen ou en Libye, les progrès vers l'instauration de la paix se font à pas de tortue, et bien plus de décisions ont été prises sur le champ de bataille plutôt que par le Conseil de sécurité. Ces mêmes divisions ont également ralenti la défense des droits de l'homme, tout comme les récentes élections qui ont accordé des sièges au Conseil des droits de l'homme de l'ONU à la Russie, à Cuba et à la Chine.

Bien sûr, l'ONU a toujours été à l'image du monde qu'elle représente. Il y a eu un large soutien de ses membres en faveur d'une ONU forte uniquement au cours de ses premières années, ainsi que lors des premières années du mandat de Kofi Annan comme Secrétaire général à la fin des années 1990. En dehors de cela, les Nations Unies ont généralement fait face à de forts vents contraires. À présent, un certain nombre de changements politiques et démographiques redistribuent rapidement les cartes du monde pour l'ONU.

Le monde actuel est globalement plus jeune. La puissance américaine semble avoir atteint son sommet et la distribution mondiale du pouvoir est en train de se redistribuer vers la Chine et vers d'autres pays. Dans le même temps, la pandémie de COVID-19 a rendu le monde plus pauvre, tout comme le passage au numérique l'a rendu moins équitable.

Avec sa charte qui repose directement sur les valeurs démocratiques libérales des vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale, l'ONU a du mal à s'adapter à un ordre mondial en pleine mutation. Sous le mandat de son Secrétaire général actuel António Guterres, l'ONU maintient sa tâche admirable en poursuivant ses efforts dans le domaine de la parité entre les sexes et d'une plus grande diversité dans ses effectifs. Pourtant trop d'emplois de haut niveau restent entre les mains des États membres fondateurs. Et plus fondamentalement, l'organisation semble avoir perdu le contact avec le monde au-delà de ses murs.

La Chine, le deuxième plus grand contributeur au budget de l'ONU, tente de plus en plus d'affirmer son leadership mondial sur le changement climatique et sur d'autres questions, à la suite de l'abdication de l'Amérique sous le président sortant Donald Trump. À l'assemblée générale de l'ONU de septembre, le Président chinois Xi Jinping a pris une mesure extraordinairement lourde de conséquences, en affirmant que la Chine parviendrait à la neutralité carbone d'ici 2060. Pourtant le même régime qui s'est engagé en faveur du développement durable persécute brutalement la minorité ouïghoure de Chine.

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Cela montre le dilemme central de l'ONU. En termes de population, la plus grande partie du monde actuel vit sous régime autoritaire, qu'il s'agisse aussi bien de despotes sans la moindre prétention à une quelconque légitimité démocratique, que d'autocrates élus qui ont affaibli les institutions démocratiques et les limitations à leur pouvoir.

Sans autre choix que de faire face à ce monde de plus en plus antidémocratique, le défi de l'ONU consiste désormais à concevoir un ordre du jour pratique et réalisable sans trahir sa charte fondatrice et son engagement en faveur des droits de l'homme et d'autres libertés. Pour cela, elle va devoir puiser dans ses points forts actuels. En tant que représentant des « droits collectifs », l'ONU est la mieux placée pour mobiliser des actions sur des questions comme le changement climatique, qui menace les travailleurs agricoles pauvres des pays en développement, tout comme que les riches habitants de Manhattan exposés à la hausse du niveau des mers.

De même, les Objectifs de développement durable de 2030, qui visent à s'attaquer aux inégalités et à l'exclusion partout dans le monde, restent un exemple de l'ONU à son meilleur niveau, comme l'a montré l'appel de Guterres à « Un nouveau contrat social pour une nouvelle ère. » L'ONU fournit un bien public mondial indispensable en produisant des classements du développement humain et en organisant de larges coalitions pour réaliser des progrès constants sur des indicateurs clés de bien-être.

Mais ce n'est pas parce que l'ONU donne le ton en matière de justice sociale, économique et environnementale qu'elle peut se dispenser de défendre les droits de l'homme. L'organisation a le devoir de signaler tous types de violations des droits de l'homme. Bien qu'elle doive faire preuve de finesse dans sa communication de preuves à d'autres et dans ses dénonciations publiques, elle doit rester implacable dans ses plaidoyers. Ici, ses meilleurs alliés sont les groupes de la société civile et les quelques pays courageux qui sont prêts à défier des intérêts commerciaux ou politiques étroits, pour s'en prendre à des pays comme la Chine, l'Inde ou l'Arabie Saoudite.

En revanche, l'ONU devra probablement s'incliner devant la logique de guerre froide du XXIe siècle. Le Conseil de sécurité restera inefficace avant qu'on ne le réforme, ce qui n'est pas une priorité à l'ordre du jour. Mais il y a des moyens de contourner cette inertie. Au cours de la véritable Guerre froide, l'ONU, sans consulter le Conseil de sécurité, a lancé d'importantes initiatives pour faire face aux crises humanitaires et pour soutenir les nouveaux membres issus du régime colonial. Les agences humanitaires et de développement des Nations Unies ont souvent tiré parti de leurs propres mandats et du droit international pour intervenir lorsque les circonstances l'ont exigé.

Aujourd'hui, les représentants spéciaux des Nations Unies dans les zones de conflit et les coordonnateurs résidents des Nations Unies ailleurs dans le monde font un énorme travail de l'ombre en travaillant sans relâche en coulisses pour éviter les conflits locaux, pour défendre la société civile et pour s'attaquer aux inégalités et à d'autres causes profondes de l'instabilité politique. Cette ONU de terrain prospère loin des yeux et loin du cœur, et met à profit son éloignement des manœuvres politiques obstructionnistes des États qui siègent au Conseil de sécurité de New York.

C'est de cette façon que l'avenir de l'ONU sera assuré ou perdu. Dans un monde de plus en plus jeune, de plus en plus en colère et de plus en plus impatient, un club lointain d'hommes en costumes sombres est voué à l'inutilité. C'est sur le terrain que l'ONU prend tout son sens, quand elle utilise son remarquable mandat de lutte en faveur de ceux qui en ont le plus besoin.

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