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La Grande-Bretagne trompée sur sa sortie de l’Europe

LONDRES – Je prédisais, il y a quelques mois, que le gouvernement de la Première ministre britannique Theresa May ne durerait pas trois semaines, car les Britanniques comprendraient que le Brexit soft qu’on leur avait promis n’était pas possible. Quelle erreur ! May vient d’appeler à des élections anticipées, dont tout laisse prévoir qu’elle les gagnera facilement.

Comme on s’en aperçoit, May a elle-même compris ce qui risquait d’arriver si ses concitoyens remettaient en question sa conception du Brexit. Elle a donc mis en place une stratégie politique pour empêcher qu’on rouvre le débat, qui consiste à ne pas permettre qu’on soumette au vote populaire (ou même du Parlement) les choix que prendra son gouvernement sur la mise en œuvre du Brexit, sans parler d’une nouvelle consultation sur son opportunité.

Mais il fut toujours clair que le référendum de juin dernier sur l’appartenance du Royaume-Uni à l’Union européenne n’était que consultatif et n’engageait pas le Parlement. En outre la concurrence des différentes options ne fut jamais envisagée pendant la campagne du référendum, encore moins soumise au vote.

Ceux qui ont voté pour le Brexit se berçaient au contraire de l’illusion, entretenue par des Brexiters comme Boris Johnson, aujourd’hui ministre des Affaires étrangères de May, qu’ils pourraient « avoir le beurre et l’argent du beurre ». Le Royaume-Uni, claironnaient Johnson et les autres responsables de la campagne du Leave, conserverait un accès privilégié au marché unique et pourrait, dans le même temps, mettre un terme à l’immigration en provenance de l’UE.

Soucieuse de ne pas remettre sur le tapis des questions embarrassantes pour les promesses mensongères des Brexiters, May a préféré « verrouiller » toute discussion. Et elle y est parvenue au-delà de ses espérances.

La première étape de sa stratégie fut d’affirmer sans équivoque, l’été dernier, qu’« il n’y aura[it] pas d’élections générales anticipées ». Ceci afin d’éviter toute mobilisation des 48% d’électeurs qui avaient voté Remain et qui, contrairement aux attentes de la plupart des politiciens professionnels, demeuraient fermement opposés au Brexit. Si May n’avait pas pris soin d’agir ainsi, un projet politique anti-Brexit – qu’auraient conduit les Libéraux Démocrates ou un nouveau parti de centre-gauche – aurait pu se constituer et mettre en péril le maintien au pouvoir des Conservateurs. Des élections convoquées après que les électeurs ont compris la réalité du Brexit, auraient eu des allures de nouveau référendum et leur résultat auraient été absolument imprévisible.

Ainsi jusqu’à l’annonce de May, les acteurs politiques les plus expérimentés, comme l’ancien Premier ministre Tony Blair, crurent-ils que le Brexit serait achevé avant les prochaines élections générales ; ils ne se préoccupèrent pas de se mettre déjà en campagne, et se retrouvent aujourd’hui dans une situation très inconfortable.

La seconde étape de la stratégie de May fut d’éviter tout débat sur la manière dont le Royaume-Uni devait sortir de l’UE. Contrairement à ce qu’affirma son gouvernement, le but de May ne fut pas ici de renforcer sa position dans les négociations, en laissant les Vingt-Sept ignorer ses intentions (les souhaits britanniques ne sont un secret pour personne), mais bien d’empêcher les électeurs britanniques de réaliser à quel point la campagne du Leave les avait trompés.

Les enquêtes d’opinion montraient l’an dernier que la plupart des électeurs voulaient à la fois appartenir au marché unique et contrôler l’immigration. Faute de quoi ils préféraient, à une large majorité, le maintien dans le marché unique. Pourtant, le gouvernement May va probablement aboutir au résultat opposé : le contrôle sur l’immigration, mais au prix de ce que la Première ministre nomme une « rupture nette » avec le marché unique.

Le gouvernement May savait que si les mystifications de la campagne du Leave étaient découvertes, le Parti conservateur, désormais indissolublement lié au Brexit, pouvait voir s’élever contre lui une dangereuse vague de protestations. Le péril fut mis en évidence la semaine passée par un sondage YouGov, qui montrait pour la première fois qu’une majorité relative regrettait le résultat du référendum. L’intention de May est donc de « laisser mijoter la bête », afin qu’elle soit déjà cuite lorsqu’elle aura compris ce qui lui arrive et qu’il soit trop tard pour sauter hors de la marmite.

Cette stratégie faillit bien être contrariée lorsque les efforts du gouvernement échouèrent à empêcher un vote du Parlement sur l’activation de l’article 50, qui a officiellement lancé les négociations du Brexit. Le gouvernement May ne voulait pas entendre parler de vote, parce qu’il craignait précisément d’être contraint à livrer plus de détails sur ses intentions, soit en reprenant sans vergogne les exigences de Brexiters, que l’UE aurait tôt fait de dénoncer comme inacceptables, soit en avouant aux Brexiters sa duplicité (et en se l’avouant à lui-même).

Lorsque la Cour suprême décida que le Parlement devait se prononcer, le gouvernement May dut trouver à une troisième solution. Il recourut aux mêmes faux-fuyants que ceux qui avaient si bien réussi aux Brexiters lors du référendum – et remporta le vote.

Le dernier obstacle à lever pour faire passer une version du Brexit dont les électeurs britanniques n’ont jamais voulu, était l’éventualité d’un vote sanction sur l’accord final. Si May avait respecté le calendrier électoral, les négociations eussent été achevées depuis dix-huit mois le jour des élections. Le moment était bien mal choisi pour le gouvernement, qui ne tient nullement à voir sa duplicité exposée au grand jour, surtout si l’on considère que l’accord auquel parviendra May peut aussi diviser son propre parti.

En convoquant pour le mois prochain les élections, May conjure le risque. Il est trop tard désormais pour discuter de l’activation de l’article 50, mais suffisamment tôt pour que les électeurs – et même de nombreuses entreprises – soient maintenus dans l’ignorance des conséquences d’un Brexit hard. Pour le dire crûment, les Britanniques ne savent pas encore qu’ils se sont faits avoir.

On refuse aux électeurs britanniques, au nom de la démocratie et de la souveraineté, toute possibilité de reconsidérer le Brexit, alors que beaucoup ont voté en sa faveur parce qu’ils étaient trompés, et on leur interdit de donner un avis éclairé sur la façon dont leur gouvernement doit mener les négociations et l’issue qu’il doit rechercher. Au contraire, on les manipule pour qu’ils votent, une fois de plus, en faveur de l’impossible.

Les conséquences, pour l’état de la démocratie britannique, pour la culture politique du Royaume-Uni et même pour sa stabilité à long terme, sont inquiétantes. Lorsque des étrangers demandent comment la démocratie britannique peut fonctionner sans constitution écrite, on leur répond habituellement que le bon sens des Britanniques leur fait distinguer le juste et l’injuste, et ne permet pas que prévale une attitude antidémocratique. La réponse est-elle toujours aussi convaincante aujourd’hui ?

Traduction François Boisivon