29

Une majorité d'électeurs « déplorables » ?

VIENNE – Comme l'avait annoncé à juste titre Barack Obama, c'est la démocratie elle-même qui s'est jouée dans les urnes de l'élection présidentielle américaine qui vient de s’achever. La victoire renversante de Donald Trump sur Hillary Clinton signifie-t-elle pour autant qu'une majorité des Américains serait anti-démocratique ? Comment les électeurs de Clinton doivent-ils se positionner vis-à-vis des partisans de Trump et de son administration ?

Si Clinton l'avait emporté, Trump aurait très probablement remis en cause la légitimité de la nouvelle présidente. Les partisans de Clinton ne doivent pas jouer ce jeu. Ils peuvent souligner la défaite de Trump sur le plan du vote populaire, et par conséquent l'impossibilité pour le président de se prévaloir d'un mandat démocratique écrasant, mais le résultat est ce qu'il est. Par dessus tout, il est important que les partisans de Clinton ne répondent pas à la politique identitaire populiste de Trump par une autre forme de politique elle aussi sectaire.

 1972 Hoover Dam

Trump and the End of the West?

As the US president-elect fills his administration, the direction of American policy is coming into focus. Project Syndicate contributors interpret what’s on the horizon.

Il incombe davantage aux partisans de Clinton de se concentrer sur de nouveaux moyens de susciter l'intérêt des sympathisants de Trump, tout en défendant avec détermination les droits des minorités que le programme de Trump vient menacer. Il leur faudra également fournir tous les efforts pour préserver les institutions de la liberté et de la démocratie, si jamais Trump cherchait à en affaiblir les garde-fous.

Au-delà des formules habituelles sur la nécessité d'atténuer les divisions politiques d'un pays à l'issue d'une campagne âprement disputée, il nous faut comprendre précisément comment Trump, véritable modèle de populisme, est parvenu à intéresser les électeurs, tout en les conduisant à revoir leur propre conception de la politique. Au moyen d'un juste discours, et surtout d'alternatives réalistes sur le plan des mesures politiques, cette conception peut à nouveau être refaçonnée. Ceux qui appartiennent aujourd'hui au Trumpenproletariat ne sont pas condamnés à être les âmes égarées de la démocratie, contrairement à ce qu'a déclaré Clinton lorsqu'elle les a qualifiés d’ « irrédemptibles » (bien qu'elle ait sans doute raison de penser que certains d'entre eux sont déterminés à demeurer racistes, homophobes et misogynes).

Au cours de ce cycle électoral, Trump a formulé tant de déclarations profondément offensantes, et manifestement erronées, que l'une d'entre elles, pourtant particulièrement révélatrice, a été totalement ignorée. Lors d'un rassemblement du mois de mai, le candidat républicain a ainsi déclaré : « La seule chose qui importe, c’est l’unification du peuple, parce que l’autre partie du peuple est insignifiante. » Caractéristique du discours populiste, il y aurait ainsi d'un côté « les vrais gens », tels que les définit l'acteur populiste, qui est le seul à les représenter fidèlement, et du côté opposé tous les autres, qui peuvent – et doivent – être exclus. On observe ce type de langage politique chez des personnalités aussi différentes que l'ancien président vénézuélien Hugo Chávez et le président turc Recep Tayyip Erdoğan.

Observez la manière dont procède systématiquement le populiste : il débute par la construction symbolique de ce que sont les vrais gens, dont il déduit prétendument les véritables aspirations à partir de cette construction ; puis il affirme, comme l'a fait Trump lors de la convention des Républicains du mois de juillet : « Je suis votre voix » (et avec une modestie caractéristique : « Je suis le seul à pouvoir arranger les choses »). C'est un processus entièrement théorique : contrairement à ce qu'affirment parfois les admirateurs du populisme, ce processus n'intègrent en réalité nullement le point de vue des citoyens ordinaires.

L'idée d'un peuple singulier, homogène, qui ne pourrait pas faire d'erreurs, et qui aurait uniquement besoin d'un fidèle représentant capable d'exaucer sa volonté, n'est que pur fantasme – mais un fantasme qui peut permettre de résoudre les vrais problèmes. Nous aurions tort de penser que le Venezuela et la Turquie étaient de parfaites démocraties pluralistes avant l'arrivée de Chávez and d'Erdoğan. Les sentiments de dépossession et de privation de droits constituent un terreau fertile pour les populistes. Au Venezuela et en Turquie, des pans entiers de la population se trouvaient réellement et systématiquement désavantagés, ou largement exclus du processus politique. D'importants travaux démontrent qu'aux États-Unis, les catégories à faible revenu n'exercent que très peu d'influence voire aucune sur la politique, et qu'elles finissent par ne pas être représentées à Washington.

Ici encore, observez comment le populiste répond à la situation : plutôt que d'exiger la mise en place d'un système plus équitable, il explique aux opprimés que ce sont eux « les vrais gens ». Ainsi, une démarche identitaire est censée résoudre le problème de la négligence des intérêts des individus. La véritable tragédie du discours de Trump – et sans doute l'effet le plus pernicieux de ce discours – réside en ce qu'il est parvenu à persuader de nombreux Américains qu'ils pouvaient se considérer comme faisant partie d'un mouvement nationaliste blanc. Plusieurs représentants de ce que l'on appelle par euphémisme la « nouvelle droite » – la suprématie blanche d'aujourd'hui – ont œuvré au cœur de la campagne de Trump. Le candidat est parvenu à attiser un sentiment de colère partagée, en dénigrant les minorités et, comme tous les populistes, en présentant la population majoritaire comme victime de persécutions.

Les choses auraient pu se passer différemment. Trump est clairement parvenu à affirmer sa volonté de représenter le peuple. Mais la représentation ne se limite jamais à une simple réponse mécanique à des demandes préexistantes. En effet, la nature de cette volonté de représenter les citoyens façonne elle aussi la conception politique qu'ils se font d'eux-mêmes. Il est absolument essentiel que nous nous éloignions de la politique de l'identité blanche, et que nous revenions à la politique de l'intérêt des uns et des autres.

C'est pourquoi il est crucial de ne pas conférer de la substance au discours de Trump en excluant ou en disqualifiant moralement ses partisans. Ceci n'aurait pour effet que de permettre aux populistes de marquer encore davantage de points en affirmant : « Vous voyez combien les élites vous haïssent, combien c'est une réalité ? Mauvaises perdantes qu'elles sont. » D'où l'effet désastreux des généralisations consistant à dépeindre les partisans de Trump comme des individus racistes, voire « déplorables » et « irrédemptibles » à la manière de Clinton. Comme l'a dit un jour George Orwell : « Si vous voulez faire d'un homme votre ennemi, dites-lui que ses maux sont incurables. »

Bien entendu, l'identité et les intérêts sont souvent liés. Ceux qui défendent la démocratie face aux populistes flirtent parfois eux aussi avec une politique identitaire dangereuse. Mais la politique de l'identité ne fait pas systématiquement appel à l'ethnicité ou à des considérations raciales. Ce qui est systématique, c'est que les populistes sont toujours anti-pluralistes, et c'est pourquoi il incombe à ceux qui s'opposent au populisme d'élaborer les concepts d'une identité collective pluraliste consacrée au partage d'idéaux communs de justice et d'équité.

Fake news or real views Learn More

Beaucoup s'inquiètent à juste titre de voir Trump ne pas respecter la Constitution américaine. En effet, la signification de cette Constitution est systématiquement remise en question, et nous serions naïfs d'espérer voir les recours non partisans qu'elle prévoit dissuader immédiatement le nouveau président. Pour autant, les pères fondateurs de l'Amérique ont clairement souhaité limiter la marge de manœuvre du président, même lorsque la composition du Congrès et de la Cour suprême lui est favorable. Espérons simplement que les électeurs seront suffisamment nombreux à voir les choses sous cet angle – y compris parmi les partisans de Trump – et à exercer sur le président une pression le conduisant à respecter cet élément non négociable de la tradition constitutionnelle américaine.

Traduit de l’anglais par Martin Morel