Trump greets his supporters The Washington Post/Getty Images

La ploutocratie populiste et le futur de l’Amérique

NEW YORK – Donald Trump a emporté la présidence des États-Unis grâce au soutien de la classe ouvrière et des électeurs blancs socialement conservateurs envers une plate-forme populiste de nationalisme économique. Trump a rejeté les positions traditionnelles du Parti républicain en faveur des entreprises et du commerce. Comme Bernie Sanders à gauche, il s’est adressé aux Américains lésés par les technologies induisant des changements radicaux dans l’organisation du travail et de la société, ainsi que par les politiques « mondialistes » promouvant le libre-échange et la migration.

The Year Ahead 2018

The world’s leading thinkers and policymakers examine what’s come apart in the past year, and anticipate what will define the year ahead.

Order now

Mais, bien que Trump ait fait une campagne de populiste, il a gouverné en ploutocrate. L’illustration la plus récente en est son adhésion à la théorie de la taxation basée sur l'offre, largement discréditée mais à laquelle s'accrochent encore la plupart des républicains. Trump a également fait campagne en tant que quelqu'un qui allait « assécher le marais » à Washington, DC, et à Wall Street. Pourtant, il a rempli son administration de milliardaires (pas seulement des millionnaires) et d’anciens de Goldman Sachs, tout en laissant proliférer comme jamais le marais des lobbyistes d'affaires.

Le projet de Trump et des républicains d'abroger la loi sur les soins abordables de 2010 (Obamacare) aurait laissé 24 millions d'Américains – essentiellement les personnes pauvres ou de la classe moyenne, dont beaucoup ont voté pour lui – sans soins de santé. Ses politiques de déréglementation sont manifestement biaisées contre les travailleurs et les syndicats. Et le projet républicain de réforme fiscale qu'il a soutenu favoriserait massivement les sociétés multinationales et les 1% des ménages les plus riches, dont beaucoup devraient bénéficier notamment de l'abrogation de l'impôt sur les successions.

Trump a également tourné le dos à sa base électorale dans le domaine du commerce, où il a offert beaucoup de discours mais aucune action concrète. Certes, il a abandonné le Partenariat Trans-Pacifique (TPP), mais Hillary Clinton aurait fait de même. Il a laissé entendre qu’il pourrait abroger l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA), mais peut-être n’est-ce qu’une tactique de négociation. Il a menacé d'imposer un tarif de 50% sur les marchandises en provenance de Chine, du Mexique et d'autres partenaires commerciaux des États-Unis, mais aucune mesure ne s’est matérialisée. Enfin, les propositions de taxe d'ajustement frontalier ont été complètement oubliées.

Les tweets d'intimidation de Trump contre les entreprises américaines qui se délocalisent ou pratiquent l’évasion fiscale n’ont été rien de plus que des paroles en l’air, et les chefs d'entreprise le savent. Les fabricants qui ont berné Trump en lui faisant croire qu'ils maintiendraient leur production aux États-Unis ont continué de transférer leurs opérations tranquillement vers le Mexique, la Chine et d’autres pays. De plus, les dispositions internationales prévues dans le projet de législation fiscale inciteront encore davantage les multinationales américaines à investir, embaucher et produire à l'étranger, en utilisant les prix de transfert et d'autres systèmes pour déplacer les bénéfices dans des juridictions à faible imposition.

De même, en dépit de la rhétorique agressive de Trump sur l'immigration, ses politiques ont été relativement modérées, peut-être parce que beaucoup d’hommes d'affaires qui ont soutenu sa campagne sont en fait favorables à une approche plus douce. Le « Muslim ban » ne concerne pas l'offre de travail aux États-Unis. Bien que les expulsions se soient accélérées sous Trump, il convient de rappeler que des millions d'immigrants sans-papiers ont été expulsés sous Barack Obama également. Le mur frontalier que Trump allait forcer le Mexique à payer reste un rêve non financé. De plus, même le projet de l'administration de favoriser les travailleurs qualifiés par rapport aux travailleurs non qualifiés ne réduira pas nécessairement le nombre de migrants légaux dans le pays.

Dans l’ensemble, Trump a gouverné comme un ploutocrate dans des vêtements de populiste – c'est un plouto-populiste. Mais pourquoi donc sa base électorale le laisse-t-elle poursuivre des politiques qui lui nuisent la plupart du temps? Selon un point de vue, Trump fait le pari que les conservateurs sociétaux et les ouvriers blancs qui le soutiennent dans les zones rurales voteront sur la base du sentiment nationaliste et religieux ainsi que de leur détestation des élites laïques des côtes, au lieu de considérer leurs propres intérêts financiers.

Mais, combien de temps peut-on s’attendre à ce que les citoyens soutiennent « Dieu et les armes » au détriment du « pain et du beurre »? Les plouto-populistes qui présidaient l'Empire romain savait que, pour contenir la populace, il fallait les sustenter autant que leur fournir des divertissements : panem et circenses – « du pain et des jeux ». Les tweets rageurs sont dénués de sens pour les gens qui ne peuvent guère se permettre une vie digne, sans parler d’acheter des billets pour assister aux matches de football dans les Colisées modernes.

La législation fiscale que les républicains ont hâtivement fait passer au Congrès pourrait se révéler particulièrement dangereuse, étant donné que des millions de foyers pauvres et de la classe moyenne non seulement n’en retireront que peu de bénéfices mais, de plus, finiront en fait par payer davantage, quand les réductions d'impôt sur le revenu seront progressivement éliminées au fil du temps. En outre, le projet républicain abrogerait le mandat individuel de l’Obamacare. Selon l’organe non partisan du Congressional Budget Office, cela causerait une perte d’assurance maladie pour 13 millions de personnes et une augmentation de 10% des primes d'assurance au cours de la prochaine décennie. Sans surprise, un récent sondage Quinnipiac a constaté que seuls 29% d’Américains soutiennent le projet républicain.

Néanmoins, Trump et les républicains semblent prêts à prendre le risque. Après tout, en repoussant les hausses d'impôts sur la classe moyenne à une date ultérieure, ils ont conçu leur projet pour leur permettre d’être réélus lors des élections de mi-mandat de 2018 et des élections générales de 2020. Entre aujourd’hui et les élections de mi-mandat, ils pourront se vanter d’avoir réduit les impôts pour la plupart des ménages. Et ils peuvent s’attendre à ce que les effets de relance économique liés aux réductions d'impôts soient maximaux en 2019, juste avant la prochaine élection présidentielle – et bien avant que le projet de loi n’arrive à échéance.

En outre, la législation finale réduira probablement la déduction fédérale des intérêts hypothécaires et éliminera la déductibilité en ce qui concerne les impôts locaux et au niveau des états. Cela frappera beaucoup plus durement les ménages dans les états majoritairement démocratiques, comme New York, le New Jersey et la Californie, que dans les États majoritairement républicains.

Une autre part de la stratégie républicaine (connue sous l’appellation « starve the beast » – littéralement « affamer la bête ») consiste à utiliser les déficits plus élevés issus des réductions d'impôts pour plaider en faveur de réductions de dépenses sociales, comme Medicare, Medicaid, les bons alimentaires et la sécurité sociale. Encore une fois, il s’agit d’une proposition risquée, étant donné que les Américains âgés, ainsi que ceux issus de la classe moyenne et à faibles revenus, comptent beaucoup sur ces programmes. Certes, la population pauvre avec ou sans emploi qui bénéficie des aides sociales et des bons alimentaires est en partie composée de minorités, qui ont tendance à voter pour les démocrates. Néanmoins, des millions d’ouvriers blancs socialement conservateurs qui ont voté pour Trump dépendent également de ces programmes et d’autres aides similaires.

Alors que l'économie mondiale est en expansion, Trump espère probablement que les réductions d'impôts et la déréglementation stimuleront la croissance suffisamment et créeront assez d'emplois pour avoir de quoi se vanter. Un taux de croissance potentielle de 2% n’aidera pas nécessairement beaucoup sa base d’électeurs ouvriers mais, au moins, elle pourrait pousser le marché boursier à des niveaux record. Et, bien sûr, Trump continuera à prétendre que l'économie américaine peut croître à un taux de 4%, même si tous les économistes dominants, y compris républicains, s’accordent à dire que le taux de croissance potentielle restera aux alentours de 2%, quelle que soit sa politique.

Quoi qu'il arrive, Trump continuera à tweeter hystériquement, à promouvoir les faux faits et à se vanter à propos de « la plus grande et la meilleure » économie de tous les temps. Ce faisant, il pourrait même créer un cirque digne d'un empereur romain. Mais, si seule la rhétorique gazeuse ne suffit pas, il pourrait décider de passer à l'offensive, en particulier dans la sphère internationale. Cela pourrait signifier de vraiment se retirer de l'ALENA, de prendre des mesures commerciales contre la Chine et d'autres partenaires commerciaux, ou de mettre en place encore plus d’obstacles à l’immigration.

Et si ces mesures ne satisfont pas sa base, Trump aura encore une dernière option, utilisée depuis longtemps par les empereurs romains et d'autres dictateurs divers en période de difficultés domestiques. A savoir, il peut essayer la stratégie des « hommes d'influence », en fabriquant une menace extérieure ou en se lançant dans des aventures militaires à l’étranger pour détourner l’attention de ses partisans de ses propres actions et de celles des républicains du Congrès.

Par exemple, poursuivant l'approche « du fou » dans le domaine de la politique étrangère,  Trump pourrait déclarer la guerre à la Corée du Nord ou l’Iran. Ou il pourrait publier d'autres tweets incendiaires sur les maux de l'Islam, poussant ainsi des individus perturbés et marginalisés dans les bras de l'Etat islamique (ISIS) ou d'autres groupes extrémistes. Cela augmenterait la probabilité d'attaques inspirées par l’ISIS – par exemple, des « loups solitaires » se faisant exploser ou conduisant des camions dans des zones piétonnes bondées – aux États-Unis. Face à des dizaines, voire des centaines, de victimes, Trump pourrait alors s'envelopper dans le drapeau et déclarer: « Je te l'avais dit ». Et, si les choses sont suffisamment graves, Trump et ses généraux pourraient déclarer l'état d'urgence, suspendre les libertés civiles et transformer l'Amérique en un véritable État plouto-populiste autoritaire.

Vous savez qu'il est temps de s'inquiéter quand le président républicain conservateur du Senate Committee on Foreign Relations, Bob Corker, avertit ouvertement que Trump pourrait déclencher la troisième guerre mondiale. Et, si vous n'êtes pas convaincus, pensez à l'histoire récente de la Russie ou de la Turquie; ou à l'histoire de l'Empire romain sous Caligula ou Néron. Les pluto-populistes ont utilisé les mêmes recettes pour transformer des démocraties en autocraties depuis des milliers d'années. Il n'y a aucune raison de penser qu'ils doivent s’arrêtent aujourd’hui. Le règne de l'empereur Trump pourrait ne plus être loin.

Traduit de l’anglais par Timothée Demont

http://prosyn.org/7BykAfs/fr;

Handpicked to read next