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La démocratie américaine en déroute

NEW-YORK – Les délires de Donald Trump contre l'accord de Paris sur le climat sont en partie la conséquence de son ignorance et de son narcissisme - mais pas uniquement. Ils traduisent aussi la corruption enracinée dans le systéme politique des USA qui ne sont plus une "démocratie à part entière", selon une récente évaluation. Leur vie politique est devenue le terrain de jeu de puissants intérêts financiers qui ont pour objectif des baisses d'impôt pour les riches et la déréglementation en faveur des grands pollueurs, et abandonnent le reste du monde à la guerre et au réchauffement climatique.

Six des pays du G7 ont travaillé d'arrache-pied la semaine dernière pour que Trump se joigne à eux dans la lutte contre le réchauffement climatique, mais il a résisté. Les dirigeants européens et japonais ont l'habitude de considérer les USA comme leur allié sur les grands problèmes, mais avec Trump au pouvoir ils envisagent de changer d'attitude.

Le problème va au-delà de Trump. Ceux d'entre nous qui vivent aux USA sont bien placés pour savoir que les institutions politiques du pays se sont fortement dégradées au cours des dernières décennies. Cela a commencé dans les années 1960 quand les USA ont commencé à perdre confiance dans leurs institutions politiques. Leur système politique est devenu de plus en plus corrompu, cynique et déconnecté de l'opinion publique. Trump est seulement un symptôme, choquant et dangereux, d'un malaise politique plus profond.

Soutenue largement par le parti républicain au Congrès, sa politique incarne des priorités mesquines : baisse d'impôt pour les riches au détriment des mesures en faveur des pauvres et des classes laborieuses, augmentation des dépenses militaires au détriment de la diplomatie et destruction de l'environnement au nom de la "déréglementation".

Du point de vue de Trump, les grands moments de son récent déplacement �� l'étranger ont été la signature d'un contrat de vente de 110 milliards de dollars d'armement à l'Arabie saoudite, ses reproches aux autres membres de l'OTAN pour leurs dépenses militaires jugées insuffisantes et son refus de se joindre aux alliés des USA dans la lutte contre le réchauffement climatique. Dans leur grande majorité, les républicains du Congrès applaudissent cette politique effrayante.

Par ailleurs, Trump et le Congrès dominé par les républicains essayent de faire adopter rapidement une législation qui priverait plus de 20 millions de personnes d'assurance-maladie, ceci pour diminuer les impôts des Américains les plus fortunés. La récente proposition de budget du gouvernement américain prévoit des coupes sombres dans le financement de Medicaid (l'assurance-maladie des pauvres), du programme d'assistance alimentaire (pour les pauvres), de la coopération (l'aide aux pays pauvres), de l'ONU, ainsi que du budget consacré à la science et à la technologie. Autrement dit Trump fait des coupes dans les programmes fédéraux consacrés à l'éducation, à la formation professionnelle, à l'environnement, à la recherche civile, à la diplomatie, au logement, à l'alimentation et à d'autres secteurs non militaires de première importance.

La majorité des Américains sont loin d'être d'accord avec ces choix. La plupart d'entre eux veulent des impôts pour les riches, le maintien d'une assurance-maladie, l'arrêt des guerres que mène leur pays, sa participation à la lutte contre le réchauffement climatique et à l'accord de Paris sur le climat que Trump s'est engagé à quitter (un récent sondage confirme ce dernier point).

Trump et ses affidés ne représentent pas l'opinion publique américaine, ils la combattent. Il y a une raison, et une seule, pour laquelle ils font cela : l'argent. Plus précisément, la politique de Trump est au service des milieux d'affaires qui ont financé sa campagne. En réalité ce sont eux qui décident de la politique des USA. Trump symbolise le point culminant d'un long processus qui a permis aux lobbies des milieux d'affaires d'orienter la politique du pays. Aujourd'hui des firmes comme ExxonMobil, Koch Industries, Continental Energy et d'autres entreprises hyper- polluantes n'ont plus besoin des lobbies : Trump leur a confié le Département d'Etat, l'Agence de protection de l'environnement et le ministère de l'énergie. Elles contrôlent aussi des postes importants au Congrès.

Une grande partie de l'argent que les entreprises consacrent à la politique peut être identifié ; mais il faut aussi compter avec le financement anonyme. Fréquemment invités dans de grands  restaurants par les entreprises donatrices, les juges de la Cour suprême ont donné le feu vert aux dons anonymes avec la décision infâme qu'ils ont prise dans le cadre de l'affaire Citizens United.

Ainsi que la journaliste d'investigation Jane Mayer l'a révélé, la plus grande partie de ce financement anonyme provient des frères David et Charles Koch qui ont hérité de la société   hautement polluante Koch Industries fondée par leur père, un homme qui a construit une grande raffinerie pour l'Allemagne nazie. Mobilisant d'autres entreprises de droite, les frères Koch dont la fortune à eux deux s'élève à quelques 100 milliards de dollars, ont dépensé sans compter depuis des décennies pour peser sur le système politique américain.

En matière de fiscalité et de réchauffement climatique, le parti républicain est presque entièrement entre leurs mains et celles de leurs amis de l'industrie pétrolière. Leur objectif est immoral, mais il est simple : diminuer l'impôt sur les sociétés et déréguler le secteur pétrolier et gazier sans se préoccuper des conséquences pour la planète. Pour cela, ils sont prêts à priver d'assurance maladie des millions de pauvres, et pire encore, à exposer toute la planète au risque du réchauffement climatique. Leur nocivité est bien réelle, et elle fait froid dans le dos. Trump est leur marionnette.

Avant le voyage à l'étranger de Trump, 22 sénateurs républicains lui ont adressé une lettre en faveur d'un retrait des USA de l'accord de Paris sur le climat. Presque tous ces sénateurs bénéficient d'un financement conséquent de l'industrie pétrolière et gazière. La campagne électorale de la plupart d'entre eux dépend probablement directement des dons des frères Koch et des lobbies qu'ils financent en secret. Ainsi que le montre le Center for Responsive Politics, une ONG indépendante, en 2016 l'industrie pétrolière et gazière a dépensé 103 millions de dollars pour les élections au niveau fédéral, une somme qui est allée à 88% aux  républicains. Et il ne s'agit là que des fonds dont il a été possible de déterminer l'origine.

Il faut que la planète comprenne de toute urgence ce qu'est devenue l'Amérique. Derrière les structures formelles de ce qui fut une démocratie fonctionnelle, se trouve un système politique régi par des intérêts particuliers qui veulent en tout cynisme diminuer les impôts des riches, vendre des armes et polluer en toute impunité. Ils ont trouvé en une personnalité télévisuelle, Trump, leur homme de paille.

Il revient maintenant au reste du monde de dire Non à la cupidité irresponsable d'une partie du monde des affaires et aux Américains eux-mêmes de régénérer leurs institutions démocratiques. Ils doivent pour cela mettre fin au financement obscur des politiciens par les entreprises et aux actions malveillantes de certaines d'entre elles. Compte tenu de la faible majorité des républicains au Sénat (52 contre 48), il suffirait de l'ensemble des démocrates et de trois républicains honnêtes pour bloquer la majeure partie du programme Trump-Koch. Bien que périlleuse, la situation n'est pas désespérée. Les Américains et le monde méritent mieux !

Traduit de l’anglais par Patrice Horovitz