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Ce que la victoire de Trump signifie pour l’Europe de l’Est

VARSOVIE – La prédominance du libéralisme économique en Occident conduit à la perte du libéralisme politique. Les grandes puissances sont de plus en plus nombreuses à faire l’expérience non pas de simples élections, mais de véritables plébiscites autour de la démocratie libérale – tranchés par les votes de ceux qui s’estiment les perdants du système. Aux États-Unis, l’élection de Donald Trump à la présidence vient sanctionner un establishment qui n’a pas su entendre les revendications du mouvement Occupy Wall Street en 2011.

La prochaine remise en question de l’ordre établi aura lieu en Italie le 4 décembre, lors d’un référendum constitutionnel qui pourrait décider du sort du Premier ministre italien Matteo Renzi. Ce référendum préludera aux élections présidentielles françaises du printemps, à l’issue desquelles une victoire de l’extrême droite du Front national de Marine Le Pen conduirait presque certainement à l’effondrement définitif de l’Union européenne, voire de l’Occident géopolitique dans son ensemble.

 1972 Hoover Dam

Trump and the End of the West?

As the US president-elect fills his administration, the direction of American policy is coming into focus. Project Syndicate contributors interpret what’s on the horizon.

Quelle que soit l’issue de ces différents scrutins, le Brexit et la victoire de Trump démontrent d’ores et déjà que la démocratie libérale a cessé d’être le point de repère des régimes politiques occidentaux. Or, cette évolution s’accompagne d’implications considérables. En effet, comment des « swing states » tels que la Pologne peuvent-ils atteindre l’objectif d’une démocratie libérale maintenant que ce paradigme de référence n’existe plus ? Jamais au cours de l’histoire l’Europe de l’Est n’est sortie gagnante d’une situation de détérioration des conditions politiques plus à l’ouest.

Trump n’est pas seulement un enfant turbulent à qui l’on aurait confié le bouton nucléaire ; il nourrit par ailleurs une ambition dangereuse, et ses propositions de politique étrangère pourraient bien éroder plusieurs alliances cruciales, jusqu’à déstabiliser l’ordre international. Bien entendu, personne – pas même le principal intéressé – ne sait véritablement s’il tiendra ses promesses de campagne. Mais c’est précisément là qu’est le problème : les gouvernements les plus imprévisibles sont toujours les moins souhaitables pour la géopolitique globale. Or, pour la Pologne et plusieurs autres pays d’Europe de l’Est, dont l’indépendance et la démocratie se fondent sur l’actuel statu quo mondial, il pourrait bien s’agir d’une question vitale.

Trump a raison sur une chose : l’Amérique ne peut plus se permettre d’aller promouvoir la démocratie à l’étranger. Désormais, les États-Unis ne sauraient aller faire respecter les droits de l’Homme ou le progrès des principes démocratique libéraux au-delà de leurs frontières. Si les montants investis dans l’ensemble des interventions américaines à l’étranger avaient été employés pour promouvoir la prospérité à l’intérieur du pays, la candidature de Trump n’aurait jamais suscité une telle adhésion.

Mais au lieu de cela, les Américains n’ont connu pendant des décennies qu’une actualité faite de stagnation des salaires, de baisse du revenu des ménages, et de creusement des inégalités – le tout sur fond de guerre en Irak dont l’addition s’élève à près de 3 000 milliards $. Trump n’est que le châtiment que se voit infliger à retardement l’establishment.

Le nouveau président américain ne voit aucune contradiction à conjuguer isolationnisme et promesse de « Rendre à l’Amérique sa grandeur ». Et en effet, les États-Unis gagneraient davantage à s’exprimer non plus au nom d’intérêts globaux, mais au nom de leurs intérêts propres, ainsi qu’à cesser d’impulser la démocratie à travers le monde. Même si le pays est amené à partager davantage d’influence avec la Russie et la Chine, il restera le plus puissant des acteurs assis autour de la table, et pourra se concentrer sur sa propre prospérité. N’est-ce pas un choix raisonnable ? Privilégier l’isolationnisme pour plus de prospérité.

Même si cette logique s’effondre, et que Trump provoque effectivement une récession, l’Amérique peut se le permettre, de même que le Royaume-Uni peut se permettre le Brexit. Les États-Unis survivront à d’éventuelles pertes financières, car ils resteront un pays sûr. Ce n’est pas un hasard si les investisseurs les plus inquiets se ruent vers le dollar, même lorsque cette inquiétude découle de la victoire de Trump.

Du point de vue géopolitique, les États-Unis et le Royaume-Uni sont des pays insulaires dotés de l’arme atomique. Leur langue est utilisée à travers le monde. Quelles que soient les décisions que prendra Donald Trump, l’Amérique restera le plus grand producteur de nouvelles technologies et d’énergies, la source première d’une culture de masse, et continuera d’abriter la plupart des prix Nobel, les meilleures universités de la planète, ainsi que la société la plus diversifiée du monde occidental. Et même si le pays refuse désormais d’intervenir dans les conflits étrangers, il conservera de nombreux amis à travers le globe.

Le plus grand perdant de l’élection présidentielle américaine n’est autre que l’Union européenne, qui est aujourd’hui tourmentée au niveau interne, et incapable de résoudre les crises auxquelles elle est confrontée sur le plan économique, démographique et migratoire. Sur le vieux continent, les conséquences de la victoire de Trump pourraient ressembler à une sorte de Concert européen, qui permit de stabiliser l’Europe de 1815 jusqu’à la Première Guerre mondiale. Ce système excluait toutefois de nombreux pays, parmi lesquels la Pologne. En tant que création technocratique incomplète, l’UE est une cible idéale pour les attaques populistes. Elle a jusqu’à présent échoué à s’intégrer suffisamment pour pouvoir prévenir son propre effondrement, et n’a pu être que spectatrice face au Brexit.

Pendant que la riche Allemagne refuse de tendre la main aux États du sud de l’UE, un certain nombre de pays post-communistes nouvellement souverains rejettent les réfugiés, et refusent de se montrer solidaires avec l’Europe occidentale. Dans le même temps, pourtant aussi riche dans sa globalité que l’Amérique, l’UE ne dispose d’aucune armée, et dépend entièrement des États-Unis pour sa propre défense. Combien de fiascos transatlantiques faudra-t-il à l’UE pour qu’elle admette la nécessité de prendre en charge sa propre sécurité?

L’influence russe est vouée à signifier le retrait de l’OTAN hors de l’Europe de l’Est. L’Europe occidentale aurait tout intérêt à en faire de même, et à saisir cette opportunité pour se délester d’un certain nombre de voisins de plus en plus pesants tels que le Pologne, qui, bien que principale bénéficiaire des fonds de l’UE, s’oppose à davantage d’intégration, n’a pas adopté l’euro, entend poursuivre la combustion de charbon, et ne cesse de se quereller avec l’Allemagne, la France, et les institutions de gouvernance de l’UE.

Face à l’érosion de l’influence occidentale, il faut s’attendre à ce que les pays d’Europe de l’Est approfondissent leurs relations économiques et diplomatiques avec la Russie. En Estonie, le Parti du centre pro-russe s’apprête à faire son entrée dans la coalition au pouvoir. Après les pays baltes, ce sera le tour des États d’Europe de l’Est. Puis ceux des pays qui n’auront pas encore donné l’accolade au président russe Vladimir Poutine n’auront d’autre choix que de le faire.

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La Pologne n’a rien à gagner d’une telle alliance. Les Polonais considèrent leurs frontières actuelles comme sacrées, à la différence d’une Hongrie qui y voit une malédiction. Seul un idiot de la politique pourrait miser sur une alliance aux côtés de révisionnistes tels que le Premier ministre hongrois Viktor Orbán. Malheureusement, comme l’a clairement indiqué la victoire de Trump, l’idiotie antilibérale remplace aujourd’hui peu à peu la démocratie libérale en tant que doctrine prédominante de la politique occidentale – et polonaise.

Traduit de l’anglais par Martin Morel