23

La pensée économique magique de Donald Trump

WASHINGTON – Donald Trump a fini par rendre public un plan économique détaillé. Signé Peter Navarro (économiste de l’université de Californie à Irvine) et Wilbur Ross (investisseur), ce plan affirme que Trump, s’il était élu président, relancerait la croissance et réduirait la dette publique. Mais il se fonde sur des hypothèses tellement irréalistes qu’elles semblent venues d’une autre planète. Si les États-Unis devaient réellement adopter le plan Trump, la catastrophe serait immédiate et totale.

La part essentielle du plan consiste en une vaste réduction d’impôts. Les auteurs affirment qu’elle relancera la croissance économique alors même que les réductions similaires effectuées par le passé (notamment sous la présidence de George Walker Bush) n’ont pas eu cet effet. On dispose à cet égard de nombreuses études, qui sont complètement ignorées.

Chicago Pollution

Climate Change in the Trumpocene Age

Bo Lidegaard argues that the US president-elect’s ability to derail global progress toward a green economy is more limited than many believe.

Le plan Trump admet que ces baisses d’impôts se solderaient à elles seules par une diminution des recettes fiscales d’au moins 2 600 milliards de dollars sur dix ans – ses auteurs citent volontiers sur ce point la Tax Foundation, un groupe de recherches non partisan sur la fiscalité. Mais l’équipe Trump prétend que cet inconvénient serait largement compensé par la croissance économique, proprement miraculeuse, qu’engendrerait la dérégulation.

Malheureusement, elle escompte de cette dérégulation des bénéfices très exagérés. Des analyses sérieuses, réalisées par des organismes indépendants, notamment par la Banque mondiale ou par l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE), montrent qu’en dehors du secteur bancaire les contraintes réglementaires ne sont pas une entrave aux États-Unis. Ainsi le projet Doing Business de la Banque mondiale, qui mesure la réglementation effective des affaires dans 189 pays classe-t-il les États-Unis au 7e rang – les marges de progression dans le classement sont donc, d’un point de vue réaliste, assez faibles.

Certaines entreprises ont toujours aimé se plaindre de la réglementation et des chiffres exagérés circulent concernant l’impact de telle ou telle règle, mais peut-on véritablement fonder la stratégie macro-économique d’un pays sur des affirmations aussi dénuées de fondements ?

C’est par ailleurs la dérégulation financière qui a conduit à la crise de 2008 – par conséquent à une croissance beaucoup plus lente, à un chômage plus élevé et à des déficits plus importants. Trump semble déterminé à reproduire les grandes erreurs des mandats de George W. Bush. J’estime pour ma part que les mesures préconisées par Trump creuseraient la dette dans une proportion bien supérieure à 2 600 milliards de dollars.

Pour ce qui concerne le commerce, le plan Trump est un pur non-sens. Les augmentations prévues des recettes budgétaires se fondent sur une analyse qui semble, à la lecture, une véritable salade de mots – je ne me souviens pas d’avoir jamais vu un document aussi incohérent émanant d’un candidat d’un des deux grands partis. Autant que je puisse le comprendre, l’argument clé est une résorption magique, grâce à Trump, du déficit commercial, qui entraînerait de miraculeuses créations d’emplois. Les idées de ce genre ne devraient pas sortir des contes de fée ; si elles étaient appliquées dans le monde réel, personne ne pourrait jamais plus vivre en paix.

J’ai écrit voici quelques années, avec James Kwak, une histoire des politiques fiscales et de la dette publique des États-Unis, que nous avons intitulée White House Burning (« Le Feu à la Maison-Blanche »), en référence à l’épisode de 1814, lorsque le sous-investissement dans les capacités militaires du gouvernement fédéral permit aux Britanniques de prendre Washington et d’y brûler la plupart des bâtiments officiels, dont la Maison-Blanche (mais aussi le Trésor et le Congrès).

Plus largement, ce que nous expliquions, c’est que depuis les années 1980, la position du Parti républicain sur les finances de l’État fédéral a changé. Plutôt que de limiter les déficits et la dette, leur priorité numéro un a été de diminuer les impôts – quelles qu’en soient les conséquences.

Pour reprendre la célèbre formule autrefois lancée par l’ancien vice-président Dick Cheney, « peu importent les déficits », ce qui signifie que lorsqu’on laisse filer le déficit budgétaire et qu’on augmente le plafond de la dette publique, les conséquences politiques à court terme sont négligeables. Lors des présidences de George W. Bush, le déficit budgétaire et la dette des États-Unis se sont envolés, et une dérégulation financière débridée a créé les conditions de la plus grave crise financière que nous ayons connue depuis les années 1930, laquelle a encore creusé la dette.

Trump ne peut tout simplement pas dire la vérité quant aux conséquences de son plan sur la dette publique. Son équipe a donc remplacé la vérité par une chimère compliquée et pour le moins bizarre – construite sur plusieurs décennies d’irresponsabilité budgétaire républicaine, mais allant beaucoup plus loin.

Voici, en vérité, ce qui se passerait : les réductions d’impôts drastiques n’aideraient que relativement peu de gens, tandis qu’elles amputeraient nettement les recettes publiques fédérales. L’augmentation des droits de douane se traduirait par celle du coût des importations, avec des conséquences directes sur la vie des Américains ordinaires. Le déclenchement de guerres commerciales, loin d’augmenter la croissance, la réduirait, et les déficits publics fédéraux seraient énormes. Dans le même temps, la dérégulation financière laisserait les risques proliférer dans tout notre système bancaire et au-delà.

Fake news or real views Learn More

Selon le Wall Street Journal, aucun économiste important ne soutient Donald Trump ni ne cautionne son plan pour l’économie. Ce n’est pas étonnant :  ces économistes ont une réputation à protéger. Approuver l’absurde plan Trump, serait s’exposer au ridicule et aux moqueries de leurs collègues. Ce serait aussi, et c’est bien plus grave, compromettre leur pays, pour longtemps.

Traduction François Boisivon