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Le déficit diplomatique de Trump

DENVER – Il devient inévitable d’établir un lien entre l’Afghanistan, la Syrie et la Corée du Nord. C’est seulement ainsi que le monde peut commencer à discerner un semblant d’approche de politique étrangère cohérente, bien que malavisée, de la part de l’administration du président Donald Trump.

Songeons tout d’abord à la frappe militaire ordonnée sur la base aérienne syrienne à partir de laquelle le régime de Bachar el-Assad a lancé son attaque chimique. Cette lourde frappe de missiles Tomahawk avait-elle pour seul objectif d’adresser un message, comme l’affirme l’administration Trump ? Annonce-t-elle une approche plus interventionniste dans cette guerre civile syrienne a priori insoluble ?

On peut se demander si cette frappe ne présage pas d’une politique étrangère plus musclée de manière générale. En effet, peu après les événements, l’armée américaine a reçu de la part du président l’« autorisation totale » d’agir dans le cadre du largage d’une bombe à effet de souffle d’artillerie lourde (MOAB) – la bombe non nucléaire la plus puissante de l’arsenal américain – sur l’Afghanistan. L’objectif immédiat consistait à détruire un réseau souterrain utilisé par l’État islamique. La question est de savoir si l’usage d’une MOAB se destinait uniquement à cela. La Corée du Nord est en effet connue pour sa tendance à enterrer profondément ses installations militaires en sous-sol.

Trump a d’ores et déjà ordonné à la flotte d’un porte-avions de l’US Navy de faire route vers les eaux situées au large de la péninsule coréenne, sur fond de tensions croissantes autour des tests nucléaires et des essais de missiles effectués par le régime de Pyongyang. Dans ce contexte, il semble que la politique de « patience stratégique » de l’ancien président Barack Obama vis-à-vis de la Corée du Nord soit sur le point de céder la place à une autre.

Mais à l’heure où Trump mise davantage qu’Obama sur de spectaculaires démonstrations de puissance dure, il ne semble avoir fixé aucune approche diplomatique globale. Trump ayant démis de leurs fonctions plusieurs diplomates de l’ère Obama le jour de son investiture, il lui reste encore à pourvoir plusieurs postes clés, notamment les fauteuils d’ambassadeur des États-Unis en Corée du Sud, au Japon et en Chine.

Quelle que soit l’once de diplomatie encore présente – par exemple au travers de la rencontre récente entre Trump et le président Chinois Xi Jinping – elle ne semble exister que lorsqu’il s’agit de soutenir des solutions militaires. Or, c’est l’inverse qui devrait avoir lieu : la puissance militaire devrait être employée pour soutenir la diplomatie. Pour reprendre la formule célèbre du général prussien Carl von Clausewitz, la guerre est un moyen sérieux au service d’une fin sérieuse.

Prenons la situation afghane. Le regretté Richard Holbrooke, sans doute le plus grand diplomate américain de ce début de siècle, a cherché à négocier avec les insurgés talibans. Certes, tous les talibans afghans n’étaient pas ouverts aux discussions, mais Holbrooke pensait pouvoir en impliquer suffisamment dans les négociations, de sorte que les plus pacifiés puissent ensuite affaiblir les factions les plus extrémistes. Il s’agissait d’une approche stratégique judicieuse, qui remonte à l’Empire romain : « diviser pour mieux régner ».

L’armée américaine a agi bien différemment sous la conduite de Trump, en larguant la « mère de toutes les bombes ». Peut-être l’administration Trump envisage-t-elle un retrait unilatéral d’Afghanistan, comme ce fut le cas d’Obama. En revanche, avec Trump aux commandes, il se pourrait bien que l’Amérique largue quelques MOAB de plus sur le chemin du retour au pays.

L’administration Trump semble s’aligner sur ses prédécesseurs concernant un autre objectif stratégique : chasser Assad du pouvoir en Syrie. Mais qu’adviendrait-il par la suite ? Les islamistes sunnites, qui composent la majorité de l’opposition sur le terrain, déposeraient-ils réellement les armes, abandonneraient-ils cet extrémisme dévastateur qui les caractérise, s’ouvriraient-ils à la vie, à la liberté et à la poursuite du bonheur, sous la conduite d’un gouvernement démocratique ?

Nous ne le saurons sans doute jamais, et quoi qu’il en soit Assad triomphe encore. Le président syrien bénéficie du soutien de puissants alliés, tels que la Russie et l’Iran, tandis que l’opposition est désespérément divisée. L’Armée syrienne libre n’est elle-même en réalité qu’un agrégat de troupes diverses sans grand espoir d’unification – et encore moins susceptibles de renverser le régime. L’option la plus plausible en direction de la fin du conflit syrien réside dans une implication américaine auprès de puissances mondiales – dont certains pays alliés d’Assad – qui conviendraient de la nécessité d’une issue diplomatique, reposant sur le partage du pouvoir et la décentralisation du gouvernement.

La Corée du Nord souffre elle aussi du règne d’un autocrate sans aucune feuille de route. En revanche, à la différence d’Assad, Kim Jong-un peut désormais à tout moment mettre à feu un nouvel engin nucléaire.

Or, ici encore, des limites existent à ce que peut permettre d’accomplir une approche militaire, bien que cela n’ait pas empêché récemment le vice-président Mike Pence d’affirmer envisager « toutes les options ». De son côté, le secrétaire d’État Rex Tillerson a consacré la plupart du mois passé en Corée du Sud à discuter avec le commandement militaire américain présent là-bas, plutôt que de rendre visite à ses propres employés, à savoir les diplomates en poste à l’ambassade américaine.

Le sénateur Lindsey Graham est allé jusqu’à préconiser une frappe sur la Corée du Nord dès aujourd’hui – avant que le régime ne développe les missiles nécessaires pour propulser des charges nucléaires jusqu’aux États-Unis. Apparemment, peu importe que le Nord soit d’ores et déjà en mesure de les propulser jusqu’à sa voisine du Sud. Graham se considère comme un pragmatique ; il n’y a cependant rien de pragmatique à anéantir la confiance qui sous-tend l’alliance entre l’Amérique et la Corée du Sud.

Rares sont ceux qui aux États-Unis aspirent comme Graham à une intervention militaire qui exposerait quelque 20 millions de Sud-Coréens à un danger imminent. Certains préconisent de passer un deal avec le régime de Kim : un moratoire sur les essais d’armements, en échange d’une limitation des exercices militaires que mènent conjointement l’Amérique et la Corée du Sud. Or, cette approche conduirait à l’affaiblissement d’une alliance cruciale entre les États-Unis et le régime de Séoul – dans une moindre mesure certes – sans freiner le moins du monde la quête nord-coréenne d’une arme atomique livrable.

Bien que les questions syrienne, afghane et nord-coréenne diffèrent significativement, elles présentent plusieurs points communs. Toutes constituent un défi de politique étrangère pour l’administration Trump. Et aucune ne peut être résolue sans une stratégie diplomatique globale.

On dit souvent que 80 % de l’existence consiste pour l’être humain à s’affirmer. En diplomatie, en revanche, la clé n’est autre que la cohérence, la transformation de la vision globale des dirigeants en une stratégie raisonnée, conférant une colonne vertébrale à l’exercice quotidien de la préservation des intérêts de l’Amérique et de ses alliés à travers le monde. Et ce n’est pas quelque chose que la puissance militaire peut accomplir seule.

Traduit de l’anglais par Martin Morel