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Perdre l’habitude du leadership des Etats-Unis

PEKIN – L'élection de Donald Trump a été accueillie dans le monde avec un étonnement et une peur légitimes. Sa victoire – faisant suite à une campagne électorale tendancieuse et vicieuse – a saccagé l’image de la démocratie américaine. Mais, tandis que Trump est impulsif et parfois vindicatif – un mélange potentiellement mortel dans un monde déjà fragile – son élection devrait nous inciter à contester les idées qui ont échoué et à se détourner de la dépendance excessive au leadership mondial inévitablement imparfait des Etats-Unis.

Dans de nombreux domaines, il est impossible de savoir quelles sont les politiques que Trump mettra réellement en œuvre: c’est là où est le risque. Mais, en ce qui concerne la politique économique, une chose est claire: la politique budgétaire sera desserrée. La forme exacte du stimulus sera probablement inefficace et régressive: de grosses réductions d'impôt pour les riches exacerberont les inégalités qui ont contribué à alimenter la réussite de Trump. Quant à ses plans de dépenses d'infrastructure, qui sont basés sur des crédits d'impôt à l'investissement, ils n’auront probablement qu'un impact limité.

 1972 Hoover Dam

Trump and the End of the West?

As the US president-elect fills his administration, the direction of American policy is coming into focus. Project Syndicate contributors interpret what’s on the horizon.

Néanmoins, la direction du changement de politique – d’un stimulus monétaire vers une relance budgétaire – est logique. Dans l'ensemble des pays développés, le policy mix en vigueur au cours des six dernières années – un resserrement budgétaire et des conditions monétaires ultra-accommodantes – a entraîné une croissance des revenus médiocre, mais de fortes augmentations de la richesse de ceux qui étaient déjà riches. Si la relance budgétaire de Trump provoque une remise en cause des politiques d’autres pays, un certain bénéfice en résultera.

En même temps, dans le domaine de la politique commerciale, les risques sont probablement inférieurs à ce qu'ils semblent à première vue. Si Trump tenait vraiment ses promesses de campagne de réviser l'Accord de libre-échange nord-américain et d’imposer des tarifs douaniers sur de nombreuses importations chinoises, il pourrait faire basculer l'économie mondiale d’une croissance décevante à une dépression pure et simple. Mais la version pragmatique du slogan « America first », visant une réélection en 2020, impliquera probablement davantage de mesures largement symboliques (comme des tarifs antidumping sur certaines importations d'acier chinois) et l’abandon de nouvelles initiatives de libéralisation du commerce, comme le Partenariat trans-Pacifique et le Partenariat transatlantique de commerce et d’investissement.

Si tel est le degré de protectionnisme de Trump, il ne causera qu’un préjudice limité pour l'économie mondiale. Alors que la libéralisation des échanges entre 1950 et 2000 a contribué à stimuler la croissance mondiale, les avantages marginaux liés à un accroissement de libéralisation sont faibles. En fait, la priorité de politique aurait dû être réorientée depuis il y a au moins une dizaine d'années vers les conséquences distributives défavorables qui peuvent résulter de la mondialisation. Si l'élection de Trump stimule une approche plus réfléchie à la libéralisation du commerce, elle pourrait offrir un certain bénéfice dans ce domaine également.

Ainsi, l'impact de l'élection de Trump sur l'économie des Etats-Unis comme sur celle du monde pourrait être légèrement positif, au moins à court terme. C’est l'impact potentiel de son administration sur la politique mondiale et sur l'environnement naturel qui devrait nous inquiéter beaucoup plus. D'autres pays devront reprendre le leadership abandonné par l'Amérique – et s’opposer aux États-Unis le cas échéant.

Peu de déclarations de la campagne de Trump peuvent être qualifiées de perspicaces et justes, mais il avait raison de suggérer que l'Europe ne peut pas compter sur l'Amérique pour la défendre si elle reste peu disposée à apporter une contribution équitable à la capacité militaire. L’Amérique dépense près de 4% de son PIB à la défense, et représente environ 70% des dépenses militaires totales par l’ensemble des membres de l'OTAN. La plupart des pays européens ne parviennent pas à satisfaire l'objectif fixé par l'Alliance de 2% du PIB consacrés aux dépenses de défense, mais s’attendent néanmoins à ce que l'Amérique fournisse des garanties de sécurité contre, par exemple, l'aventurisme russe. Un engagement crédible du Royaume-Uni, de la France et de l'Allemagne d'augmenter les dépenses de défense non seulement à 2%, mais à 3% du PIB, contribuerait à réduire un tant soit peu le déséquilibre dangereux qui existe au sein de l'OTAN.

La promesse de Trump de revenir sur l'accord avec l’Iran, en revanche, est une menace irresponsable et dangereuse pour la paix mondiale, qui ne ferait que renforcer le pouvoir des radicaux iraniens. Ce n’a pas été un accord américano-iranien; il a été négocié par six grandes puissances et approuvé par les Nations Unies. Ces puissances devraient indiquer clairement qu'elles ne réimposeront pas de sanctions, et qu’elles s���opposeront à toute tentative des États-Unis d'imposer sa volonté au moyen de mesures extraterritoriales – par exemple, en transformant l'accès aux systèmes de compensation en dollars en outil de politique étrangère – par une action coordonnée. Pour le Royaume-Uni en particulier, ceci pourrait nécessiter une opposition frontale à la politique étrangère américaine, qui risque de paraître inconfortable à certains dévots de notre « relation spéciale » avec les Etats-Unis.

En ce qui concerne le changement climatique, l'élection d'un homme qui prétend croire que le réchauffement climatique est un canular chinois créé pour endommager l'entreprise américaine est clairement une mauvaise nouvelle. Mais l'élan mondial pour lutter contre le changement climatique peut et doit être maintenu. Le prix en chute libre des énergies renouvelables stimulera les investissements des entreprises dans l’énergie à faibles émissions de carbone, quoi que fassent les États-Unis. En outre, l’engagement de plus en plus fort de la Chine à limiter et réduire ses émissions est plus important que tout retour en arrière américain, et la capacité de l'Allemagne à combiner son superbe succès à l'exportation avec une croissance rapide des énergies renouvelables prouve l'absurdité de l'affirmation selon laquelle la construction d'une économie sobre en carbone menace la compétitivité.

Aux Etats-Unis aussi, les politiques de certains Etats individuels comme la Californie encourageront le progrès technologique, quel que soit l'approche adoptée par le gouvernement fédéral. Et l'accumulation régulière de preuves irréfutables que le réchauffement climatique est bien réel pourrait lentement aligner l'opinion politique, et peut-être même celle de Trump, sur la conviction de la grande majorité des Américains pour qui le changement climatique est un problème majeur. Le reste du monde devrait redoubler son engagement de l’accord climatique de Paris 2015: la politique climatique mondiale ne doit pas dépendre de ce qu’un président américain dit qu'il pense actuellement.

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Il serait erroné d'ignorer les dangers de la présidence de Trump, et il n’y a aucun doute que l'incertitude au sujet de ses actions futures a en elle-même d’ores et déjà rendu le monde plus risqué. Pour les dirigeants politiques du monde, la première réponse doit être de construire un ordre mondial qui soit moins dépendant du leadership des États-Unis et moins vulnérable aux aléas des élections américaines.

Traduit par l’anglais par Timothée Demont