Iranian President Hassan Rouhani Ludovic Marin/Getty Images

Nucléaire iranien : un mauvais accord, mais un accord indispensable

TEL-AVIV – Le président des États-Unis Donald Trump, en refusant de certifier l’accord sur le nucléaire avec l’Iran, lance un processus par lequel le Congrès pourrait imposer de nouvelles sanctions à ce pays. Il semble heureusement probable que les législateurs, plutôt que de mettre fin à l’accord, chercheront une solution qui permette à Trump de sauver la face devant ses partisans, auxquels il a depuis longtemps promis que les États-Unis se retireraient. Néanmoins, la « décertification » est une grave erreur.

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Comme de nombreux Israéliens, je suis d’accord avec Trump pour penser que l’accord international signé avec l’Iran en 2015 est un bien mauvais accord. Mais il a été conclu. Et quand bien même les États-Unis décideraient de s’en retirer complètement, aucune autre partie – ni la Chine, ni la Russie, ni même les Européens (France, Allemagne et Royaume-Uni) – ne les suivra. L’Iran continuera d’en récolter les fruits.

Sans compter que Téhéran pourrait voir dans la décision américaine de revenir sur l’accord un prétexte à la reprise de son programme nucléaire. Car après tout, la loi dite Iran Nuclear Agreement Review Act autorise le président des États-Unis à décertifier l’accord si l’Iran en viole les termes, mais, techniquement du moins, rien de tel ne peut lui être imputé.

Certes, le comportement de l’Iran – qui travaille à de puissants missiles balistiques, qui contribue à la prolifération terroriste au Moyen-Orient et qui mène d’intenses campagnes d’agression sur les réseaux informatiques – est préoccupant, et des mesures doivent être prises afin de peser sur le régime pour qu’il règle ces questions. Mais aucune d’entre elles ne figure dans l’accord sur le nucléaire.

Dans ce contexte, le choix de Trump de décertifier l’accord affaiblit le crédit de l’Amérique dès lors qu’il s’agit de contenir une autre menace nucléaire : la Corée du Nord. Si les États-Unis peuvent sans raison se dédire de leurs engagements internationaux, pourquoi Kim Jong-un prendrait-il la peine d’engager des négociations ?

Kim est peut-être un extrémiste de premier ordre, mais ses motivations sont aisément identifiables. Il considère l’arme nucléaire comme l’ultime assurance contre une chute brutale et ignominieuse, comme celle vers laquelle Mouammar Kadhafi en Libye et Saddam Hussein en Irak ont été précipités. En outre, si puissants que soient militairement les États-Unis, ils ne peuvent détruire l’arsenal nucléaire nord-coréen sans déclencher une contre-attaque qui infligerait à la Corée du Sud, et peut-être aussi au Japon, deux alliés proches de Washington, des destructions sans précédents. Ce qui offre à Kim un moyen de pression non négligeable.

La seule manière possible de dissuader Kim passe par une diplomatie coercitive qui le persuade de geler son programme nucléaire à peu près au niveau actuel. Et c’est précisément cette diplomatie coercitive, soutenue par des sanctions et par l’unité, en l’occurrence, des grands acteurs internationaux, qui a convaincu l’Iran de la nécessité de négocier.

Si cette diplomatie perd sa crédibilité, Kim continuera inévitablement à étendre son programme d’armement nucléaire, et les risques pour le monde augmenteront exponentiellement – notamment parce que la Corée du Sud et le Japon voisins seront de plus en plus tentés de se doter eux aussi de l’arme nucléaire. Ce qui signera pratiquement l’arrêt de mort du désarmement nucléaire et de la non-prolifération, un but que les États-Unis poursuivent pourtant depuis bientôt soixante-dix ans.

Dans l’immédiat, le danger serait que l’Iran décide de relancer son programme nucléaire militaire. Si cela devait se produire, l’Égypte, l’Arabie saoudite et la Turquie chercheraient presque certainement à se rapprocher du « seuil » nucléaire. En fait, n’importe quel dictateur de troisième ordre, voyant le tour que prennent les choses, pourrait décider de se lancer dans la course à l’arme nucléaire. L’ordre mondial en serait radicalement transformé.

La Corée du Nord est comme le cheval du proverbe, qui a brisé la porte de sa stalle et s’est enfui. Fort heureusement, le cheval iranien, grâce à l’accord actuel, est toujours à l’écurie. Les États-Unis devraient s’efforcer de ramener la Corée du Nord, plutôt que de donner à l’Iran des raisons de s’enfuir à son tour.

Cela ne signifie pas que Washington doive rester passif. De fait, les États-Unis devraient se préparer au jour où l’Iran atteindra le seuil nucléaire – un possibilité réelle, même si l’accord est maintenu. Il est peu probable que Téhéran cherche dès maintenant à s’en rapprocher, car l’accord offre encore des avantages conséquents. Mais ces derniers, d’ici quelques-années, pourraient, en bonne part, être considérés comme acquis, ce qui donnerait à l’Iran moins de raisons d’honorer ses promesses.

C’est pourquoi, plutôt que de se dissocier des autres parties ayant contribué à négocier l’accord, les États-Unis devraient chercher à élargir le consensus sur ce qui pourrait permettre aux Iraniens d’atteindre le seuil nucléaire, afin de guider les inspections conduites par l’Agence internationale de l’énergie atomique. Ils devraient aussi s’entendre avec les autres signataires de l’accord concernant les sanctions et autres moyens de rétorsion susceptibles d’être infligés à l’Iran s’il manquait effectivement à ses engagements.

Mais pour que fonctionne quoi que ce soit de tout cela, le « bâton américain » est nécessaire. Et les États-Unis doivent se tenir prêts – sur le plan du renseignement, comme sur ceux de l’armement et de la volonté politique – à intervenir, unilatéralement s’il le faut, pour arrêter l’Iran, si celui-ci tentait de suivre l’exemple nord-coréen.

Avec ou sans accord, l’Iran représente une menace sérieuse – envers Israël, bien sûr, mais aussi envers la stabilité au Moyen-Orient et, en un certain sens, dans le monde entier. Pour le moment, cependant, cette menace n’est pas existentielle. Empêcher qu’elle le devienne doit donc être une priorité. Nous autres, Israéliens, elle nous préoccupe depuis un certain temps – et nous n’avons pas ménagé nos efforts pour nous préparer à diverses éventualités – mais nous reconnaissons qu’aujourd’hui notre sécurité est mieux assurée dans le maintien de l’accord actuel.

Au cours des vingt-cinq dernières années, six pays ont tenté de devenir des États nucléaires. Deux d’entre eux – la Libye et l’Afrique du Sud – ont abandonné. Deux autres – la Syrie et l’Irak – ont été arrêtés. Et deux sont arrivés à leurs fins – le Pakistan et la Corée du Nord, au mépris de la communauté internationale. Nous devons nous assurer qu’il ne sera pas permis à l’Iran de les rejoindre. Et tant que l’Iran continue à le respecter, l’accord sur le nucléaire, si mauvais qu’il soit, demeure, ni plus ni moins, notre meilleure chance d’y parvenir.

Traduction François Boisivon

http://prosyn.org/GB1G00N/fr;

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