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Route de collision monétaire pour les dirigeants politiques

BOMBAY – L’une des croyances les plus vives à l’origine des mesures protectionnistes prises par le président des États-Unis Donald Trump est que la Chine affaiblit artificiellement sa monnaie afin de déverser ses marchandises à bas prix sur les États-Unis. Trump n’a cessé de le rabâcher au cours de la campagne présidentielle. Aujourd’hui, après qu’il a mis ses promesses à exécution, dans l’intention de réduire le déficit commercial bilatéral entre les deux pays, les conséquences pour l’économie mondiale pourraient être désastreuses.

Trump commet une erreur. Ses idées sur la devise chinoise ne devraient pourtant surprendre personne, car la gestion des taux de change est l’une des branches les plus complexe de la politique économique.

Je l’ai appris à mes dépens, lorsque j’étais conseiller du gouvernement indien, de 2009 à 2012. Après que l’agence de notation Standard & Poor’s eut abaissé sa note de la dette publique des États-Unis, de AAA à AA+, le 5 août 2012, je fus surpris de voir le dollar commencer à se renforcer. Il me fallut un certain temps pour comprendre ce qui s’était passé.

Les investisseurs s’inquiétaient que cet abaissement de la cote de crédit des États-Unis ne produisît des turbulences au niveau mondial et commencèrent à retirer leur argent des marchés émergents. Auparavant, ils en auraient mis une part à l’abri en Europe, qui ne manque pas d’économies fortes. Mais comme ces pays avaient abandonné le soin de leur politique monétaire à la Banque centrale européenne et ne pouvaient plus imprimer leur propre monnaie, leur risque de défaut s’en trouvait accru.

Les États-Unis, en revanche, disposaient de leur propre monnaie et de leur propre banque centrale, ce qui leur permettait d’honorer leur dette quelles que fussent, ou à peu près, les circonstances. Et les investisseurs étaient également rassurés que la deuxième économie mondiale, la Chine, eût directement intérêt à un dollar fort et stable, puisqu’une grande part de ses énormes réserves de devises était libellée en dollars. D’où le paradoxe : quoique la source du problème vînt des États-Unis, l’agent affluait vers eux, ce qui avait pour effet de renforcer le dollar.

Depuis cet épisode, mon intérêt pour la gestion des taux de change n’a fait que croître. En mais 2013, alors que j’étais chef économiste de la Banque mondiale, mon collègue Aristomene Varoudakis et moi-même avons publié une étude récapitulant les différentes politiques de taux de change sur un vaste échantillon de pays. Nous avons montré que presque tous les pays achètent et vendent, de temps à autre, sur le marché des devises, pour augmenter ou renforcer la valeur de leur propre monnaie. Dans la plupart des cas, ils ne le font pas directement, mais en se servant de banques commerciales agissant sur ordre de la banque centrale.

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La Chine a mené quant à elle une intéressante politique de taux de change au cours des dernières décennies. Tout au long des années 1980 et 1990, il ne fait aucun doute qu’elle a maintenu sa monnaie artificiellement dévaluée de façon à pouvoir vendre plus de biens produits chez elle sur les marchés internationaux. Du milieu des années 1990 jusqu’en 2005, le renminbi s’est pour ainsi dire arrimé, en valeur nominale, au dollar, lequel connut une appréciation notable en valeur réelle. La logique était simple : en achetant des dollars, la Chine pouvait faire en sorte que la valeur relative du dollar augmente, ce qui signifiait que celle du renminbi chuterait. Ainsi la Banque populaire de Chine accumula-t-elle à cette époque d’énormes réserves de dollars.

La Suisse a précisément adopté une stratégie similaire – quoique sur une plus courte durée – après la crise financière mondiale de 2008, et notamment après septembre 2011. Durant cette période, la Banque nationale de Suisse est parvenue à maintenir relativement basse la valeur du franc suisse en accumulant d’énormes réserves de devises.

Est-ce une bonne stratégie ? Dans le cas de la Chine, elle a sans aucun doute permis aux entreprises nationales d’exporter plus, mais seulement parce qu’elles vendaient en dessous des prix de revient, encourant par conséquent des pertes. Cette démarche se justifie lorsqu’on vend des biens qui développent une habitude ou une dépendance. De fait, à l’ère de l’imprimé, lorsqu’on lançait un journal, il était généralement de bonne politique de le vendre à prix cassé, avant d’avoir fidélisé un socle suffisant de lecteurs.

Comme celui de certains produits, l’achat de marchandises à tel ou tel pays peut devenir une habitude. Quand on connaît les pratiques et les réglementations, mais aussi la culture et la vie politique, d’un partenaire commercial, on a tout intérêt à poursuivre ses échanges avec lui. 

Dès lors que les États-Unis et nombre d’autres pays ont pris l’habitude d’acheter des produits chinois, les responsables chinois n’ont plus besoin de maintenir leur monnaie sous-évaluée. De fait, la Chine puise depuis le milieu de l’année 2014 dans ses réserves de devises. Si le renminbi était autrefois une devise artificiellement affaiblie, de nombreux économistes pensent qu’elle est désormais surévaluée. Rien qui ne doive vraiment surprendre d’un vendeur dont la marchandise a créé une dépendance.

Dans ce contexte, la guerre des droits de douane lancée par Trump arrive trop tard et est vouée à l’échec. Mais supposons que Trump ait raison – que la Chine vende encore à perte ses produits aux consommateurs américains. Dans ce cas, le conseil que je lui donnerais est simple. Il devrait envoyer un mot de remerciement au président chinois Xi Jinping.

Traduit de l’anglais par François Boisivon

http://prosyn.org/asBK4yU/fr;

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